Histoire Abrégée de tous les Hommes

Le Tasse

An XII 1804.

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Nouveau Dictionnaire Historique ou Histoire Abrégée de tous les Hommes qui se sont fait un nom par des talens, des vertus, des forfaits, des erreurs, etc., depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours ; dans laquelle on expose avec impartialité ce que les Écrivains les plus judicieux ont pensé sur le caractère, les moeurs et les ouvrages des Hommes célèbres dans tous les genres; avec des Tables chronologiques, pour réduire en corps d'histoire les articles rèpandus dans ce Dictionnaire. Par L.M. CHAUDON et F. A. DELANDINE. Huitième Édition, revue, corrigée et considérablement augmentée. TOME ONZIÈME; À LYON, chez Bruyset Ainé et Comp., An XII 1804.

Torquato Tasso, poète Italien, né à Sorrento, ville du royaume de Naples, le 11 mars 1544, composa des vers n'étant encore âgé que de 7 ans. Le pére du Tasse étoit attaché en qualité de secrétaire au prince de Salerne San-Severino, qui s'étant chargé de représenter a Charles - Quint l'injustice du vice roi de Naples lequel vouloit établir l'Inquisition dans le royaume, fut obligé de prendre la fuite. Bernardo Tasso (c'étoit le nom de son pére, Voy, II. Trasse) suivit ce prince, et fut condamné à mort comme lui. La même sentence fut prononcée contre son fils, quoiqu'il n'eût que 9 ans, et ils n'échappèrent au supplice que par la fuite. L'enfant poëte fit des vers sur sa disgrace, dans les quels il se compare au jeune Ascagne fuyant avec Enée. Rome fut leur premier asile. Le jeune Tasso fut envoyé ensuite à Pa­doue étudier le droit. Il reçut même ses degrés en philosophie et en théologie. Mais, entraîné par l'impulsion irrésistible du genie, il enfanta, a l'âge de 17 ans, son Poëme de Renaud, qui fut comme le précurseur de sa Jérusalem. Il commença ce dernier ouvrage à l'âge de 22 ans.

Enfin, pour accomplir la destinée que son pére avoit voulu lui faire éviter, il alla se mettre en 1565 som la protection d'Alphonse, duc de Ferrare. Ce prince le logea dans son palais, et le mit par ses libéralités en état de n'avoir d'autre soin que celui de s'entretenir avec les Muses. Il pensa même à le marier avantageusement, et il lui en fit faire la proposition par son se­cretaire intime qui étoit un vieux gargon. Le Tasse répondit à celui-ci, comme Epictète avoit répondu autrefois à l'un de ses amis: Je me marierai lorsque vous me donnerez une de vos filles. Le pape Grégoire XIII ayant envoyé en 1572 le cardinal Louis de Ferrare, frère du duc, en France, en qualité de légat, le Tasse l'y accompagna: il fut reçu du roi Charles IX avec les distinctions dûes à son mérite. De retour en Italie, il devint amoureux à la cour de Ferrare, de la soeur du duc. Cette passion, jointe aux mauvais traitemens qu'il reçut dans cette cour, fut la source de cette humeur mélancolique qui le consuma pen­dant 20 années.

Le reste de sa vie ne fut plus qu'une chaîne de calamités et d'humiliations. Persécuté par les ennemis que lui suscitoient ses talens; plaint, mais négligé par ceux qu'il appeloit ses amis, il souffrit l'exil, la pauvreté, la faim même: et ce qui devoit ajouter un poids insupportable à tant de malheurs, la calomnie l'attaqua et l'opprima. Il s'enfuit de Ferrare. Il alla, couvert de haillons, depuis Ferrare jusqu'à Sorrento dans le royaume de Naples, trouver une soeur qu'il y avoit. Il est faux qu'il n'en obtint aucun secours, comme Je prétend Voltaire. Le Père Niceron, mieux instruit, dit que sa soeur le reçut avec toute la joie et toute la tendresse imaginable, et il passa tout un été avec elle.

Mais le désir de retourner à Ferrare le tourmentoit toujours. Il y alla de nouveau. Le duc le croyant malade, l'exhorta à ne plus penser qu'à une vie douce, et à la jouissance de la tranquillité qu'il vouloit lui procurer. Son coeur toujours passionné éloignoit ce calme que le prince lui promettoit. Un jour, au milieu de sa cour, il est saisi tout-à-coup d'un accès de sa folie amoureuse; il se jette au cou de la princesse Eléonore, soeur du duc, et l'embrasse avec transport. Alphonse se tournant de sang-froid vers ses courtisans: Quel dommage, leur dit-il, qu'un si grand homme soit devenu fou! Quon le transporte a l'hòpital, et qu'on le soigne. (Cette anecdote est tirée de Muratori.) En effet, il le fit enfermer dans l'hôpital de Sainte-Anne, où la solitude et sa détention forcée le jetèrent dans des maladies violentes et longues, qui lui ôtèrent quelquefois l'usage de la raison. Il prétendit un jour avoir été guéri par le secours de la Sainte Vierge et de sainte Scholastique, qui lui apparurent dans un grand accès de fièvre.

Ce ne fut qu'à la prière du duc Vincent de Gonzague, que sa liberté lui fut rendue au commencement de 1586. Pour comble d'infortune, sa gloire poétique, cette consolation imaginaire dans des mal­heurs réels, avoit été attaquée de tous côtés. Le nombre de ses ennemis éclipsa pour un temps sa réputation: il fut presque regardé comme un mauvais poëte. Enfin, après 20 années, l'envie fut lasse de l'opprimer; son mé­rite surmonta tout. Las de la vie orageuse qu'il avoit menée a la cour des princes, il avoit été chercher le repos à Naples. Il y jouissoit de la tranquillité et du bonheur, lorsqu'il fut appelé à Rome par le pape Clément VIII, qui, dans une congrégation de cardinaux, avoit résolu de lui donner la couronne de laurier et les honneurs du triomphe. Le Tasse fut reçu à un mille de Rome par les deux cardinaux neveux, et par un grand nombre de prélats et d'hommes de toutes conditions. On le conduisit a l'audience du pape: Je desire, lui dit le pontife, que vous honoriez la Couronne de lau­rier, qui a honorè jusqu'ici tous ceux qui l'ont portée. Les deux cardinaux Aldobrandins, neveux du pape, qui aimoient et admiroient le Tasse, se chargèrent de l'appareil de ce couronnement. [Voyez Pétrarque.] Il devoit se faire au Capitole. Le Tasse tomba malade dans le temps de ces préparatifs, et , comme si la fortune avoit voulu le tromper jusqu'au dernier moment, il mourut la veille du jour des­tiné à la cérémonie, le 15 avril 1595, à 51 ans.

Le Tasse avoit la taille haute, droite et bien proportionnée, et un tempérament vigoureux et propre a tous les exercices du corps. Il parloit posément et ne montroit point dans la conversation tout le feu qui brilloit dans ses Ecrits. Il rioit peu et sans éclats. Il manquoit d'action, et dans ses discours publics, il se soutenoit plutôt par les choses que par les graces extérieures. Bon parent, bon ami, il excelloit par les qualités du coeur. Jamais poïte n'a été aussi indulgent et aussi honnête dans la société. Peu satis­fat ordinairement des productions de son esprit, il étoit toujours content de son état, lors même qu'il manquoit de tout. Il s'abandonnoit entièrement à la Providence, et il se faisoit un scrupule de recevoir ou de garder ce qui ne lui étoit pas absolument nécessaire. Sa fin fut très-chrétienne , et dès qu'il la sentit approcher, il se fit porter au couvent de Saint - Onuphre, pour être plus à portée des secours spirituels. On l'enterra sans pompe, comme il l'avoit désiré. Mais le cardinal Bevilaqua lui fit ensuite élever un monument dans l'église du monastère où il étoit mort.

Ses principaux ouvrages sont:

I. La Jérusalem délivrée, dont le consul Lebrun nous a donné une traduction elegante et animée, qui a fait oublier celle de Mirabaud: [Voy. MIRABAUD.] Ce Poëme offre autant d'intérêt que de grandeur: il est parfaitement bien conduit; presque tout y est lié avec art. L'auteur amène adroitement les aventures; il distribue sagement les lumières et les ombres. Il fait passer le lecteur des alarmes de la guerre aux délices de l'amour, et de la peinture des voluptés il le ramène aux combats. Son style est partout clair et élégant; et lorsque son sujet demande de l'élévation, on est étonné comment la mollesse de la langue italienne prend un nouveau caractère sous ses mains, et se change en majesté et en force. Mais avec de grandes beautés, ce Poëme a de grands défauts. Le sorcier Ismene qui fait un talisman avec une image de la Vierge Marie; l'histoire d'Olinde et de Sophronie, personnages qu'on croiroit les principaux du Poëme, et qui n'y tiennent point du tout; les dix princes Chrétiens métamorphosés en poissons; le Peroquet chantant des chansons de sa composition; ce mélange d'idées païennes et chrétiennes, ces jeux de mots et les concetti puérils, tout cela dépare sans doute ce beau Poëme. [Voyez Borghese.] Le Tasse sembla reconnoître lui-même qu'il l'avoit rempli de choses qui choqueroient les lecteurs judicieux. Pour se justifier il publia une Préface, dans laquelle il tâcha de prouver que tout son Poëme étoit allégorique. L'armée des princes Chrétiens représentoit , selon lui, le corps et l'âme. Jérusalem étoit la figure du vrai bonheur qu'on acquiert par le travail et avec beaucoup de difficulté. Godefroi est l'âme; Tancrède, Rénaud et les autres héros en sont les facultés. Le commun des soldats sont les membres du corps. Les diables sont à-la-fois figure, et figurés. Armide et Ismène sont les tentations qui assiègent nos âmes. Les charmes, les illusions de la Forêt enchantée représentent les faux raisonnemens dans lesquels nos passions nous entraînent. Telle est la clef que le Tasse donna de son Poëme: il y a apparence qu'il la trouva dans le temps de ses vapeurs.

II. La Jérusalem Conquise, 1593, in-4.o

III. Renaud, 1562,in-4.° Poéme en douze chants, plein de faux brillans, de tours affectés, d'images recherchées. Nous en avons une plate traduction en prose, par le sieur de la Ronce, en 1620, réimprimée sans changement en 1624.

IV. Aminte, Pastorale, qui respire cetrte mollesse, cette douceur et ces graces propres à la poesie italienne. On a reproché a l'auteur d'avoir chargé son Poëme de trop de récits, qui ne lajssent presque rien à la représentation; mais on oublie facilement ce défaut en faveur des beautés touchantes de l'ouvrage. On doit observer que l'Aminte est la première comédie pastorale , et que son auteur fut le premier qui mit en scène l'idylle et la porta sur le théàtre. Il fut tout-à-la-fois l'inventeur et le modèle de ce genre de poësie que les anciens n'avoient pas connu. Pequet l'a traduit en prose françoise en 1734.

V. Les Sept Journèes de la Creation du Monde, 1607, in-8.°

VI. La Tragèdie de Torismond, 1587, in - 8.°; mauvais ouvrage, indigne de l'auteur. Les productions du Tasse ont été imprimées en 6 volumes in-fol., a Florence en 1724, avec les Ecrits faits pour et contre sa Jé­rusalem. dèlivrées La contestation qui s'étoit mue, sur la fin du xvie siècle et au commencement du xviie entre les partisans de Tasse et ceux de l'Arioste, touchant la preferente sur le Parnasse Italien, semble être entièrement finie. Malgré le jugement des académiciens de la Crusca, et de quelques rimailleurs jaloux et inquiets, le Tasse est aujourd'hui en possession du premier rang sur tous les poètes de sa langue. On peut voir l'histoire de la dispute dont nous parlons, dans le 4e volume des Querelles littéraires. Les éditions les plus recherchées de la Jérusalem sont: celle de Génes, 1590, in-4° avec les figures de Bernard Cas­telli, et les Notes de divers auteurs; celle de l'imprimerie royale à Paris, 1644, grand in-folio, avec les planches de Tempesta; celle de Londres, 1724, 2 vol. in-4.°, avec les Notes de plusieurs littérateurs Italiens.

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Ultimo aggiornamento: 28 agosto 2011