Anonimo

 

Machiavel républicain

ed. 1807

 

ARTICLE XII.

MACHIAVEL REPUBLICAIN

MACHIAVEL REPUBLICAIN défendu contre l’ANTI-MACHIAVEL.

On y a ajouté MACHIAVEL IMPRIMEUR. A Utrecht chez Jean Evelt,

Libraire 1741, grand 8. pagg.384, sans la Préface et la Table des Chapitres.

Edizione cartacea di riferimento

      Bibliothèque Raisonnée, Fevrier et Mars, 1742

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      Gallica.bnf.fr

L’Anti-Machiavel ou Examen du Prince de Machiavel, avec des Notes Historiques-Politiques, imprimé trois fois de suite a la Haye à la fin de 1740, et au commencement de cette année-ci, a fourni à l’Auteur de l’Ouvrage, que nous annonçons, l’idée de défendre l’illustre Auteur du fameux Traité, intitule le Prince. L’Auteur du Machiavel Republicain se plaint un peu aigrement de l’Extraicte l’Anti-Machiavel qui se trouve dans la seconde Partie du Tom. XXV de cette Bibliothèque. “L’Ecrivain de la Bibliothèque Raisonnée, dit-il, fait l’eloge de cet Ouvrage, comme s’il n’étoit jamais rien paru et ne paroitroit jamais rien de semblable. Selon lui, ajoute-t-il, il n’y a rien a critiquer, tout y est plein d’intelligence, d’esprit, de sagesse, de savoir, les objections magnifiques, l’execution complette, le style grand et noble. Pour prouver cela, on passe sans peine aux invectives; on lance sur le pauvre Machiavel une liste d’injures... La plus gracieuse Epithète qu’on lui donne, est celle de Scélérat; et on soutient que la lecture de son Prince n’a fait que des Scélérats. N’est-ce pas-là une tirannie litteraire? Traite-on, dans la Republique des Lettres, avec tant d’arrogance les noms des Grands hommes reconnus pour savans et pour avoir bien merité du Public? On trembleroit de prendre la plume, de crainte de tomber dans I’Inquisition de ce Souverain Raisonneur, etc.

L’Auteur du Machiavel Republicain se trompe, en supposant qu’il n’y a qu’un Auteur de la Bibliothèque Raisonnée, et il en sera convaincu dès que nous lui avouerons que nous n’approuvons pas tout ce qui a été dit dans l’Extrait qu’il cite. L’Auteur de cet Extrait a été surpris par la Préface de Mr. de Voltaire, Préface qu’il changeroit en plusieurs endroits s’il falloit la publier de nouveau. Il n’y chanteroit plus sur un si haut ton le prétendu Auteur de l’Anti-Machiavel. Nous ne voulons pas entrer dans l’examen qui est cet Auteur, nous avouons que ce ne seroit pas la prémière fois que Mr. de Voltaire en a imposé au Public; mais nous croyons pourtant qu’il n’auroit ôsé se servir d’un nom aussi respectable. Voltaire est un Poëte, c’est tout dire, et voila tout; car quand il a voulu être Historien, il a été un Quint-Curse, c’est-à-dire, un Romaniste; quand il a voulu être Philosophe, on sait quel jugement le Public a porté de lui; et quand dans son Temple du goût et dans ses Lettres sur les Anglais, il a voulu parler Littérature, Religion, Gouvernement et Morale, on sait comment il a été sifflé de tous les Ecrivains qui avoient un grain de bon sens. Mais il a sçu se former une Cabale parmi un certain ordre de Beaux Esprits, Petits Maitres, à la tête desquels étoit un certain Clerc nommé Tyrion; c’est à cette Cabale seule qu’il doit les trois quarts de sa réputation, elle l’a prôné, elle l’a élevé au dessus des prémiers Génies: il n’est pas demeuré en reste avec ces Adulateurs, il s’est donné lui-même plus d’une fois de l’encensoir dans des Écrits anonymes, qu’il a écrits à son honneur et gloire, et qu’il publioit sous le nom de quelques apprentifs de sa Cabale qu’il tenoit à ses gages. Nous pouvons en parler savamment et par expérience, puisque nous savons quelles propositions il nous a faites dans ce genre. Voilà quel est ce Grand Voltaire, le plus petit des Hommes, si on le déploie, si on le considère de près. Nous ne voulons pas entrer dans le détail de sa conduite, en qualité d’Auteur, avec les Libraires, auxquels si on l’en croit, il donne toutes ses productions gratis, et qu’il a pourtant l’art de ruiner; c’est ce dont France, l’Angleterre, la Hollande, la Suisse même pourroient fournir des preuves. Nous pourrions enfin renvoier le Lecteur aux différans Caractères de Voltaire, qu’on a imprimés à Paris et à Berlin [1]; mais en voila assez pour prouver à l’Auteur du Machiavel Républicain, que nous ne sommes pas tous également aveugles Adorateurs de ce Poëte. Nous ajouterons même que l’Auteur de l’Extrait, qui a tant choqué l’Anonyme, n’a été entraîné dans cet excès d’éloges, que par l’idée qu’il avoit empruntée de Voltaire, que celui-ci n’était que le simple Editeur de cette Critique d’un Livre, qui réellement a été infiniment plus blâmé qu’applaudi; mais c’était aller trop loin que d’affirmer, que la Lecture du Prince de Machiavel n’a fait que des Scélérats, puisque cette sentence peut tomber nécessairement sur l’Auteur de la Critique, qui a dû non seulement lire, mais étudier ce Traité, pour le réfuter comme il a fait. Ainsi c’est avec raison que l’Auteur demande, si Scioppius, Gentilet, Naudé, Amelot, Conring, F. Fred. Christius, et tant d’autres Savans ont été des Scelérats avérés. Combien de Princes et de Ministres d’Etat ont lu et etudié ce magnifique Traité? Doivent-ils donc être declarés Scélérats ipso facto? Je ne puis penser que ce soit l’intention de l’Auteur de l’Extrait. Mais en voila je pense assez, passons à l’Ouvrage même du Défenseur de Machiavel.

Il est divisé en XII Chapitres. L’Auteur donne dans les deux prémiers une idée des avantages du Gouvernement Republicain sur le Monarchique, par rapport aux Arts et aux Sciences, qui fleurissent a l’abri de la Liberté, au-lieu que l’intolérance de la Monarchie ne peut que les faire déperir tous les jours. Il prouve son sentiment, en rapportant l’état florissant où ont été les Arts et les Sciences dans les bornes étroites des Républiques Grèque et Romaine; et quelle a été leur décadence dès que la Monarchie en a chassé la Liberté. Peut-être pourroit-on lui produire des preuves du contraire, qu’on ne seroit pas obligé de rechercher fort loin, puisque le dernier Siècle les fourniroit. Y a-t-il eu un règne plus despotique que celui de Louis XIV? Y a-t-il eu un tems où, dans une Monarchie, on a porté plus loin la perfection des Arts et des Sciences, qui veulent être protegées et encouragées; ce qui leur manque ordinairement dans les Républiques, où les Savans, qu’on y admire, auroient souvent porté leurs connoissances et leurs découvertes infiniment plus loin qu’ils n’ont fait, s’ils avoient été secourus et encouragés par les liberalités d’un Prince, Protecteur des Arts. Nous en avons des exemples récens dans nos Provinces; mais nous aimons mieux les passer sous silence. Retournons à notre Auteur qui voit les Sciences et les Arts s’introduire chez les Germains, et passer insensiblement chez les Bataves, sous les auspices de la Liberté, qui étoit l’ame de leur Gouvernement, Liberté qui tiroit son origine de la pureté de leurs bonnes moeurs, lesquelles tenoient lieu de loix: Plusque valent boni mores quam alibi bonæ leges. Sur ces bonnes moeurs, et sur cet amour de la Liberté, ont été fondés les prémiers principes du Gouvernement et de la Politique de ces Peuples, qui n’ont pu se soustraire à la vicissitude des choses humaines, ensorte que ces principes ont souvent changé, suivant les circonstances; mais le fond est toujours resté le même, ensorte qu’il s’est de tems en tems trouvé de Grands-hommes, qui, pour me servir de son expression, s’appuians ou s’élevans sur les épaules de leurs Ancêtres, portent leurs vues plus loin, et changent de principes dans le Gouvernement, suivant les circonstances.

Ce Prélude conduit l’Auteur a insinuer, pour quoi il a donné a son Traité le titre de Machiavel Républicain.

“Nous examinerons, dit-il, par quel degré on passoit ci-devant à l’étude de la Politique, et de quelle manière on traitoit cette Science. Nous y trouverons des moyens de défense en faveur de Machiavel et de ses Ouvrages, contre ceux qui ont entrepris de décrier et de noircir l’un et l’autre; et nous ferons voir sans partialité, que dans son Traité du Prince, il n’a rien moins en vue que de s’établir l’Avocat et le Défenseur du Gouvernement Monarchique, et qu’il y donne la préférence au Republicain qu’il juge être le plus heureux. L’Auteur ajoute, qu’il ne doute pas que son dessein ne paroisse d’abord ridicule, mais il prie les personnes de bon sens de ne le point condamner sur l’étiquete du sac, sans l’avoir entendut et sans avoir bien pesé les preuves qu’il apporte de son sentiment; quant aux sots et aux petits génies, il fait peu de cas de leur jugement, jusqu’à ce qu’ils aient fait un Pélerinage à Anticyre.”

L’Auteur entre dans l’examen des diverses sortes de Gouvernemens, et des sentimens de ceux qui en font les Défenseurs respectifs; et il se déclare pour le Gouvernement Republicain, comme le plus ancien et le plus conforme aux fentimens et à la nature de l’homme. Il se contredit en quelque manière en cet endroit-là, puisqu’il a avoué que le Gouvernement des Patriarches, qu’il juge avoir été le plus ancient étoit un Gouvernement Monarchique, car le Chef de chaque Famille en étoit le Roi et le Législateur, tout plioit sous lui, mais ensuite ces Familles s’étant fort augmentées, elles ont formé des Sociétés, que les Chefs de ces Familles gouvernoient en commun. Voila, selon Ciceron, l’origine des Republiques [2]. L’Auteur pose en fait, que le bonheur d’un Etat dépend souvent de la connoissance que ses Citoiens ont de la Politique et de ses règles, et de l’histoire de sa Patrie, sentiment judicieux qu’il appuie des usages des Grecs et des Romains; et il trouve fort mauvais qu’il n’y ait pas, dans les Universités, une Chaire de Professeur en Politique,comme il y en a en Droit et en Théologie, et il accuse avec quelque raison les Professeurs de ces deux Facultés d’avoir chassé la Politique des Exercices Académiques. Un d’entr’eux ne vouloit pas qu’on expliquât aux Etudians le Traité de Jure B. et P. de Grotius, parce, disoit-il, que ce Livre n’étoit bon que pour les Ambassadeurs. O Sancta Simplicitas! Enfin dans les diverses formes de Gouvernement, l’Auteur se déclare pour l’Aristocratique, et juge qu’il n’y a qu’un pas à faire de la Démocratie à l’Anarchie. Il n’a pas tort; mais il faut qu’il avoue simplement, que si l’Aristocratie est la meilleure forme de Gouvernement, elle n’est pas aussi sans defaut, ce sont des Hommes qui en sont les Régens, les Directeurs, c’est tout dire, ils ne peuvent être sans passions.

Enfin l’Auteur trouve diverses Sectes parmi les Politiques, comme dans la Religion. Il en trouve trois, qu’il nomme les Républicain ou Monarchomaques, les Monarcholâtres, et les Micellions. Ces derniers, dit-il, ressemblent aux Laodicéens qui souffloient le froid et le chaud, prêchant tantôt pour la Royauté, tantôt pour la république, suivant les circonstances, parce qu’ils prétendent qu’un Etat ne peut pas toujours être gouverné de la même maniere, et qu’il y faut de tems en tems des innovations pour en ranimer les parties.

Voila une Analyse des quatre prémiers Chapitres de cet Ouvrage, qui conduisent l’Auteur à l’examen des Ouvrages et des Sentimens de Nicolas Machiavel Florentin, qui a vêcu à la fin du quinzième et au commencement du seizième Siècle, étant mort selon quelques-uns en 1527, et selon d’autres en 1531. Il étoit d’une Famille Noble, qui a donné des Gonfaloniers a la République: il a toujours passé pour Savant, pour Bel Esprit, et pour un des Auteurs dont la pureté du Langage a été admiré. Le Negri, Folieta, Paul Jove, lui ont rendu ce témoignage. Le second le met dans la classe des Pétrarques, des Dantes, des Sannazares, des Bembes, des Ariostes, etc. Au reste l’Auteur ne nous apprend rien de particulier de la Vie de Machiavel, que ce qu’on peut lire dans le Dictionnaire de Bayle. Il avoue que Machiavel perdit bientôt sa reputation parmi ses Concitoiens, en s’attachant au parti des Medicis, qui travailloient à devenir les Tyrans de leur Patrie, après avoir quitté celui des Soderini, les Défenseurs de la liberté. Mais il soutient en même tems que ces mêmes Concitoiens lui firent injustice, et que leurs préjugés les empêchèrent de découvrir le but de son Livre du Prince, qu’il publia alors dans la vue de rendre les Médicis odieux, en leur conseillant de se rendre maitres de l’Italie et d’en former un Roiaume: ce qu’on ne comprit pas alors, au contraire ses Concitoiens l’accusèrent de vouloir mettre la Patrie sous le joug de cette Maison, dont il avoit été lui-même si maltraité; qu’il n’echappa au supplice que par la force de son tempérament [3]. Machiavel s’étoit imaginé que si ses Médicis suivoient ses Conseils et tentoient de se rendre maitres de l’Italie, chacun se ligueroit contr’eux, et que n’étant pas en état de faire tête de tous côtés, ils seroient obligés de succomber; d’un autre côté en manquant leur coup, ils auroient decouvert leurs fourberies, qui ne pouvoient manquer de les rendre odieux à leurs Citoiens et a leurs voisins. Mais il arriva tout le contraire de ce que Machiavel avoit espéré, Charlequint aida les Médicis à s’établir Souverains de leur Patrie, qui perdit sa liberté, et Machiavel sa réputation, ses Concitoiens ne l’aiant consideré depuis ce tems-là que comme un traitre à sa Patrie, un détestable Conseiller et le Défenseur de l’obéissance passive et du pouvoir arbitraire. Cependant tous les Historiens de son tems, ou qui ont vêcu peu de tems après lui, n’ont parlé qu’avec les plus grands éloges de sa bonne conduite et des fidèles services qu’il a rendus à sa Patrie. Il n’y a que quelques Auteurs modernes qui ont ôsé vomir leur venin contre lui, sans donner aucune preuve de leurs accusations. Paul-Jove même, qui n’etoit pas ami de ce Grand-homme, et qui a écrit peu de tems après sa mort vers 1540, ne peut lui refuter cet Eloge: optimum Principem formasse, bellicis prxceptis Ducem instruxisse, et traditis exactæ prudentiaæ documentis in deliberando et consultando eximium Senatorem effixisse.

Le Défenseur de Machiavel passe ensuite à l’accusation d’Athéïsme, que ses Critiques ne lui ont pas épargnée. Il remarque avec raison que cette accusation vague a été à la mode de tout tems, sur-tout contre les Savans qui se sont distingués, particulièrement s’ils n’ont pas eu un aveugle respect pour le Clergé et ses sentimens. Machiavel avoit fort maltraité celui de son tems, dans sa Comédie, intitulée La Mandragore, où un malin Prêtre arrache le masque à ses hypocrites Confrères. En a-t-il fallu davantage pour le faire passer pour plus qu’Athée, s’il y avoit quelque chose de plus odieux. L’Auteur commence ici a tirer l’épée contre Voltaire, qui dans sa Préface de l’Edition de l’Anti-Machiavel [4], qu’il a publié lui-même, attaque Amelot de la Housaye, Traducteur du Prince de Machiavel, parce qu’il avoit défendu ce savant contre ceux qui ont attaqué sa Religion. Amelot, dit Voltaire, s’efforce de prouver que Machiavel n’est point impie, il s’agit bien ici de pieté! Un homme donne au monde des leçons d’assassinat, d’empoisonnement, et son Traducteur ôse parler de Devotion!

“Plaisant jugement, dit notre Auteur, si Mr. Voltaire avoit bien voulu lire encore quelques lignes de la Préface d’Amelot, il auroit facilement compris la necessité de cette défence, non-seulement parce que les Critiques de Machiavel soutiennent presque tous qu’il est un mauvais Politique, puisque ses maximes ne sont fondées ni sur la crainte de Dieu, ni sur sa parole, mais sur-tout parce qu’en prouvant qu’il n’a été rien moins qu’impie, on expliquera plus favorablement ses maximes d’Etat. Comment ne s’agiroit-il pas ici de pieté, puisque celui qui n’en a pas, passe généralement pour un scélérat qui ne craint ni la mort ni l’Enfer, et qui est capable de tout entreprendre; Mr. Voltaire seroit-il fort content, si on lui faisoit voir qu’il donne à entendre par cette exclamation, qu’il croit qu’il est ridicule à un Politique d’avoir de la Religion? Si l’on étoit persuadé de la pieté et de la probité de Machiavel, sans doute qu’on donneroit un tout autre tour à l’explication de ses maximes.... Mr. Voltaire pousse, dans fa Préface, la vivacité jusqu’a l’indiscrétion, et pour en rapporter un exemple, oserois-je lui demander, s’il ne seroit pas ridicule de mettre en question, si un homme qui est pauvre ne peut pas être honnête homme ou bon Politique; cependant il reproche à Amelot d’entendre mal la Raison d’Etat, puisqu’aiant été Sécrétaire d’Etat, il n’a pas eu le secret de se tirer de la misére. Ne seroit-on pas en droit de crier au Machiaveliste contre Voltaire, qui veut aprendre aux Sécrétaires, les tours dont ils doivent se servir pour se tirer de la misère, puisqu’ils ne peuvent s’enrichir de leurs appointemens”.

Ordinairement notre coeur se peint dans nos Ecrits, l’Auteur de Machiavel Républicain ignore peut-être que Voltaire regarde la pauvreté comme le plus grand de tous les défauts, et que rien ne lui coute, pourvu qu’il accumule, jusqu’a frauder le Souverain. Chacun fait l’avanture de ses Tableaux saisis à la Douane de Bruxelles.

“Qui voudroit apres cela prendre un Sécrétaire de la main de Mr. de Voltaire, dont il pourroit suivre les maximes pour s’enrichir. Mais ne traitons pas Voltaire à la rigueur, il n’a eu en vue, en décriant Amelot et sa Traduction, que de donner plus de relief à son Edition, en persuadant au Lecteur crédule que ce qui sortoit de sa plume étoit autant d’Oracles, mais qu’on ne pouvoit prétendre qu’un pauvre et honnête homme fût bon Politique. S’il avoit voulu feuilleter l’Antiquité, elle lui auroit démontré le contraire, en lui rappellant les noms des P. Valerius, Agrip. Menenius, Cincinnatus, M. Curius Dentatus, C. Fabricius, Aristides, Epaminondas, Timoleon", etc.

Enfin l’Auteur relève vivement dans le §. V de ce Chapitre, ce que Mr. Voltaire soutient en faveur des Médicis, qu’ils n’étoient coupables d’aucune Tirannie, et il démontre absolument le contraire par le témoignage de divers Auteurs, surtout du Chevalier P.C. Hooft, le Tacite de notre Patrie, qui en a composé une Histoire exprès. L’Auteur emploie le §. VI de ce cinquième Chapitre à donner une idée de la Secte des Monarchomaques, ou des ennemis de la Monarchie, dont il croit trouver l’origine vers le tems qui a suivi l’affreux massacre de la St. Barthélemi. Ces nouveaux Politiques en rejettèrent toute la faute sur le Prince de Machiavel, qu’ils avoient lu sans le comprendre, et ils se battirent longtems contre leur propre ombre, en mettant sur le compte de ce savant Auteur toutes les scélératesses des Princes venus après lui; on le fit louer César Borgia et Sforce, et enfin on l’assailla de tant d’injures, que le Pape Clement VIII croiant qu’un homme, contre qui chacun se déclaroit, ne pouvoit-être innocent, se laissa emporter à un saint Zèle et lança les foudres de l’Excommunication contre Machiavel et ses Ecrits, qui furent d’abord mis dans la liste des hérétiques. Peu s’en est fallu, dit l’Auteur, qu’on ne l’eut rendu responsable des actions cruelles et barbares qui se lisent dans le Vieux et le Nouveau Testament, dans l’Histoire Ecclésiastique et Civile, la plaie des Egyptiens, et toutes les actions des Nérons, des Domitiens, des Caligulas, la honte de l’humanité et les fleaux de l’Univers. Cette fausse idée que les Monarchomaques s’étoient faite de Machiavel, sans faire attention qu’il avoit été le grand Défenseur de la liberté, l’emporta, et ce fut à qui attaqueroit son Prince. L’Auteur fini ce Chapitre par une longue liste des Auteurs de cette Secte politique qui se sont le plus distingués.

Le Chapitre VI est emploié à donner une juste idée des Ouvrages de Machiavel. À cette occasion l’Auteur défend Machiavel contre ceux qui se sont élevés contre chacun de ses Ouvrages en particulier, ou qui en ont parlé sans les avoir connus, comme Julius Negrius qui confond ses Diesi decennali, qui sont des especes d’Eglogues historiques et morales, avec ses Discours sur Tite-Live; comme Varillas qui est vigoureusement relevé du péché de mensonge, à l’occasion de la Comédie intitulée Clitia, a laquelle cet Historien menteur donne le nom de Sanitia, en quoi il ne se trompe pas moins que quand il dit que le Cardinal Jean de Médicis avoit vêcu a Florence dans une intime amitié avec Machiavel, longtems avant de devenir Pape sous le nom de Leon X. Chacun sait que ce Cardinal étoit banni de Florence, où il ne rentra que trois mois avant de monter sur le St. Siège: pendant ces trois mois il fit mettre à la question Machiavel soupçonné d’avoir eu part à la conjuration des Soderini.

Le §. II de ce Chapitre renferme l’histoire du Traité intitulé le Prince. Machiavel parvenu, dit-il, a un âge assez avancé, ecrivit ses Discours sur la prémière Décade de Tite-Live ou trois Livres sur la République, où brillent les grands sentimens de l’Auteur pour la liberté et pour le Gouvernement Républicain, qu’il met au-dessus de tout autre, ensorte que ses ennemis n’ont pu y rien trouver à critiquer. Le Prince est la suite de ces trois prémiers Livres; et Machiavel ne l’a composé que pour mettre la dernière main a cet Ouvrage qui, sans cela, n’auroit pu passer que pour une ébauche; puisqu’en exposant les maximes opposées aux prémières, et dont se sert un Tiran, un nouveau Souverain, qui opprime la liberté de sa Patrie, il fait d’autant mieux connoitre à ses Compatriotes l’énorme différence qu’il y a entre un Etat libre et le Gouvernement d’un Tiran. Il fait une description magnifique de cet Etat libre, sous lequel il étoit né, où il avoit rempli des postes honorables et dont il étoit le défenseur; et d’un autre côté il décrit, dans son Prince, qui sert de suite a ce qui précède, le triste état de sa Patrie opprimée, qu’il n’aprouve pas, quoiqu’il reconnoisse qu’il falloit que les choses fussent ainsi, et il n’en fait une vive description que pour le rendre d’autant plus haïssable. Il paroit que Machiavel étoit dans un âge avancé quand il a écrit ce Traité, puisqu’il dit dans la Dedicace à Laurent de Médicis, qu’il n’a aquis ces connoissances que par un long usage des affaires, et en tant d’années qu’il avoit été à l’école de l’adversité. Toutes les Editions des Ouvrages de cet Auteur et les Préfaces prouvent ce que nous avançons du tems et de l’ordre où ont paru les trois Livres de la République, et le Prince. Le Varchi, Historien exact de Florence, remarque que le Prince n’étoit pas encore imprimé en 1527.

Machiavel, ajoute l’Auteur, qui a écrit ce Traité comme une suite des trois Livres de la République, ou Discours sur la prémière Décade de Tite-Live, ne l’auroit pas moins écrit, si sa Patrie n’étoit pas tombé sous la puissance des Tirans, pour faire un contraste entre le Gouvernement Républicain et celui d’un Usurpateur, et l’on ne pourroit dire qu’il eût mal fait et qu’il eût merité quelque reproche; mais la révolution étant arrivée, le détermina naturellement à composer ce Traité pour en faire sentir toute l’horreur. En effet les bons Princes, les Pères de leurs Sujets héréditaires, peuvent-ils trouver quelques leçons dans le Prince de Machiavel, ils n’ont pas besoin de pareils souterrains pour gouverner un Etat, dont ils sont les paisibles possesseurs, aussi longtems qu’ils ne tentent pas de faire de leurs Sujets des esclaves, ou de leur enlèver leurs biens. Le but de Machiavel a été de peindre au naturel un nouveau Tiran, que s es Concitoiens ont mis à la tête du Gouvernement, parce qu’il étoit ou plus puissant ou plus expert, ou plus spirituel que les autres, et qui ensuite a emploié toutes ces souplesses, toutes ces fausses maximes pour opprimer la liberté. Voila le Prince dont Machiavel décrit les principes, qui pourroient encore être à présent ceux que devroit suivre un nouveau Prince, ou que ses Conseillers devroient lui inspirer, comme l’avoue le savant Conring dans sa Préface à la tête de ses Animadvers. Posit. in N. Machiavelli Librum de Principe. Ainsi on voit combien se trompent Schappius, Morhoff, Wickefort, Goheri, et plusieurs autres qui prétendent, les uns qu’il a eu en vue César Borgia, les autres Charlequint; mais le savant Bayle a réfuté ce sentiment. Non, ces maximes sont celles d’un nouveau Prince, qu’on peut considerer comme celles des usurpateurs de la Souveraineté de Florence sa Patrie; et ceux qui les examineront sans prévention, trouveront qu’il y a semé plusieurs belles leçons pour les Républicains, et qui découvrent l’ancienne et secrète haine qu’il portoit au nouveau Prince, comme Gentilis et Scioppius l’ont bien remarqué. L’Auteur prouve ensuite de cette manière-ci qu’il est impossible que Machiavel ait eu un autre but.

Machiavel, dit-il, a été toujours constamment attaché au Parti Républicain, il étoit naturellement porté a écrire librement, comme il paroit assez par ses Comédies, et par la vivacité de son stile; il s’étoit appliqué à la lecture des anciens Auteurs où il avoit sucé dès sa jeunesse l’amour de la liberté, dont il avoit emploié et expliqué les principes, puisés dans l’Antiquité, dans ses Livres de la République. Les Emplois distingués, dont il a été revêtu, lui donnoient tous les jours occasion d’examiner, d’approfondir ces préceptes; cependant l’on ne trouve rien dans ses Ecrits qui indique qu’il auroit changé de sentimens dans la suite; ce qui arrive assez souvent aux Savans, lorsqu’ils se croient mieux instruits. Le Varchi remarque que, bien loin delà Machiavel auroit bien voulu que son Prince,qui n’était pas encore imprimé alors (en 1527) eût été étouffé dans son berceau, prévoiant peut-être qu’on donneroit une mauvaise interprétation à son Ouvrage, et qu’on lui feroit dire ce qu’il ne pensoit pas. Peut-on seulement penser qu’un homme d’esprit auroit enseigné des choses si contradictoires, et diamétralement opposées à ce qu’il avoit écrit auparavant; et qu’en un moment, il eût, dans sa vieillese, renversé et détruit, tout ce qu’il avoit si courageusement établi et défendu pendant tout le cours de sa vie. Si l’on examine attentivement le conseil qu’il donne à son nouveau Prince dans le Chap. XVI, de troubler toute l’Italie pour s’en rendre plus facilement le maitre, il faudra avouer que Machiavel avoit perdu l’esprit, si l’on veut soutenir qu’il pensoit ce qu’il disoit, et qu’il parloit sérieusement; car comment un homme d’esprit auroit-il pu penser que ce jeune Souverain de Florence auroit été en état de mettre des bornes à la puissance des Vénitiens, des Espagnols et des François, et de leur rogner les aîles. Ainsi prendre ce conseil pour argent comptant, c’est déclarer Machiavel fou à être mis aux petites Maisons. Mais si on confidère cette maxime, ce conseil, comme convenable à un nouveau Prince, à un Tiran, toute critique doit cesser. Il en est ainsi de tout l’Ouvrage, et on en sera convaincu si l’on se souvient que c’est Machiavel, un Martir de la Maison de Médicis, qui lui avoit fait souffrir la torture, qui tâche de la rendre odieuse, parce qu’elle a opprimé la liberté de sa Patrie”.

L’Auteur emploie les §. II et III de ce Chap. VI, à donner une idée des autres Ouvrages de Machiavel, comme son Traité dell’arte della Guerra, que le Duc d’Urbin trouva si excellent qu’il voulut créer Machiavel Général; la vie de Castruccio, quelques autres petites pièces, son Histoire de Florence, qui paroit avoir été son dernier Ouvrage. L’Auteur recherche ensuite ceux qui sont restés en Manuscrits, et il met de leur nombre trois Comédies, le Maschere, il Secretario et la Sporta, plusieurs Lettres, un Traité particulier sur la manière de régler la République de Florence, qu’il a écrit pour le Pape Léon X, et à sa prière; enfin il a laissé les Mémoires de son tems, qui n’ont pas été achevés, et dont Guicciardin, à qui il les a confiés, a orné sa belle Histoire. Delà on passe à un examen fort recherché et fort curieux des diverses Editions et Traductions des Ouvrages de Machiavel, soit en corps, soit en particulier; ce qui sert de transition à l’Auteur pour venir à l’Edition de l’Anti-Machiavel de Mr. de Voltaire. Il loue fort, en passant, la Traduction Hollandoise du Prince et de l’Anti-Machiavel, qui a été publiée à Amsterdam vers la fin de 1741.

Comme nous avons principalement en vue de donner, dans cet Extrait, à ceux qui n’entendent pas le Hollandois, une idée exacte de cette savante Défense de Machiavel, qui mériteroit d’être traduite en une Langue d’un usage plus étendu, nous nous contenterons d’avoir rapporté ce que l’Auteur dit, pour donner une juste idée de Machiavel, de ses Ouvrages, et sur-tout de son Prince, et nous reservons, pour un second Extrait, sa réfutation de tous les Critiques et les mauvais Interprêtes de Machiavel, sur-tout de Mr. de Voltaire.

 

Note

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[1] On les trouve dans un Recueil de Pièces fugitives, intitulé Délassemens d’un Galant-homnme.

[2] Cum fit hoc Natura commune Animantium, ut habeant Libidinem procreandi, prima Societas in Conjugio est:, proxima in Liberis, deinde una Domus, communia amnia. Id autem principium Urbis, ut quasi Seminarium. De Officiis, Lib. I.

[3] Soupçonné d’être du complot des Soderini, il fit mis à la question, mais il la souffrit sans rien avouer, Jovius, Elog. Cap. LXXXVII. p. 206.

[4] C’est une histoire entière que l’Edition de cet Ouvrage Mr. de Voltaire, après en avoir leuré plusieurs Libraires, dont il se disoit ami, en chargea un Libraire de la Haye, avec lequel il se brouilla bientôt. Il voulu retirer son Manuscrit, mais il avoit à faire à aussi fin que lui, ainsi il ne put empêcher l’Edition de paroître, sous le nom de Guil. Meyer à Londres, 1741. Mr. de Voltaire fit grand bruit, trouva que l’Edition fourmilloit de fautes. Et avertit de tous côtés qu’il alloit en publier lui-même une autre qui couteroit beaucoup moins, dût-on la donner pour rien. Mais l’Ouvrage faisant beaucoup de bruit, il en parut bientôt une seconde Edition avec le nom de Van Duren; peut-être la même qui portoit le nom de Meyer, et à laquelle, suivant une certaine coutume, on n’avoit changé que le titre. Enfin l’Edition de Mr. de Voltaire parut en plus petit caractère, puisque le Volume n’a que 14 feuilles, au-lieu que l’autre en a 23. Mr. de Voltaire fit plusieurs changemens dans cette Edition, dont it retrancha des periodes entières, des citations, des faits. Van Duren, irrité de ce Procédé, donna l’année dernière une nouvelle Edition en un gros Volume, où il y a les trois Textes, les Variantes, et enfin un recueil de Lettres de Mr. de Voltaire, qui ne lui fait pas beau-coup d’honneur auprès de ceux qui veulent qu’on aille droit en besogne.

 

 

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Ultimo aggiornamento: 04 gennaio 2010