AMELOT DE LA HOUSSAYE.

 

Préface du Prince de Machiavel

ed. 1741

 

edizione di riferimento

Frédéric roi de Prusse, Anti-Machiavel, ou Essai de critique sur le Prince de Machiavel, publié par Mr. de Voltaire. Nouvelle édition, où l'on a ajouté les variations de celle de Londres, A Amsterdam, chez Jacques La Caze. M.DCC.XLI

P R É F A C E

DU PRINCE

DE MACHIAVEL

P A R

AMELOT DE LA HOUSSAYE.

COMME Machiavel est un Auteur, qui n'est ni à l'usage, ni à la portée de beaucoup de gens, il ne faut pas s'étonner, si le Vulgaire est si prévenu contre lui. Je dis, prévenu, car de tous ceux, qui le censurent, vous trouverez, que les uns avouent, qu'ils ne l'ont jamais lû; & que les autres, qui disent l'avoir lû, ne l'ont jamais entendu: comme il y paroît bien par le sens litéral, qu'ils donnent à divers passages, que les Politiques savent bien interpréter autrement. De sorte qu'à dire la vérité, il n'eut censuré, que parce qu'il eut mal entendu & il n'eut mal entendu de plusieurs, qui seroient capables de le mieux entendre, que parce qu'ils le lisent avec préoccupation: au-lieu que s'ils le lisoient comme juges, c'eft-à-dire, tenant la balance égale entre lui et ses adversaires, ils verroient, que les maximes, qu'il debite, sont, pour la plûpart, absolument necessaires aux Princes, qui, au dire du grand Cosme de Médicis, ne peuvent pas toujours gouverner leurs Etats avec le chapelet en main [1]. Il faut supposer, dit Wicquequefort [2], qu'il dit presque par tout ce que les Princes sont, & non ce qu'ils devraient faire. C'est donc condamner ce que les Princes font, que de condamner ce que Machiavel dit, s'il est vrai, qu'il dise ce qu'ils font, ou, pour parler plus jufte, ce qu'ils font quelquefois contraints de faire. Car l'Homme, dit-il dans le Chapitre 15. de son Prince, qui voudra faire profession d'être parfaitement bon, parmi tant d'autres, qui ne le sont pas, ne manquera jamais de périr. C'est donc une nécessité, que le Prince, qui veut se maintenir, apprenne à pouvoir n'être pas bon, quand il ne le faut pas être [3]. Et dans son Chapitre 18. après avoir dit, que le Prince ne doit pas tenir sa parole, lorsqu'elle fait tort à son intérêt, il avoue franchement, que ce précepte ne seroit pas bon à donner, si tous les hommes étaient bons; mais qu'étant tous méchans & trompeurs, il est de la sûreté du Prince de le savoir être aussi. [4] Sans quoi il perdroit son Etat, & par consequent sa réputation; étant impossible, que le Prince, qui a perdu l'un, conserve l'autre. Mais puisque je suis tombé sur ce Chapitre 18, qui est assurément le plus chatouilleux, & le plus dangereux de tous ses Écrits, il me semble nécessaire de dire ici par occasion, comment il faut entendre l'instruction, qu'il y donne à son Prince. Il n'est pas besoin, lui dit-il, que tu ayes toutes les qualitez que j'ai dites, mais seulement que tu paroisses les avoir. Tu dois paraître clément, fidéle, affable, intégre & religieux, en sorte qu'a te voir & à t'entendre l'on croye, que tu n'es que bonté, que fidélité, qu'intégrité, que douceur & religion. Mais cette dernière qualité est celle, qu'il t'importe davantage d'avoir extérieurement. Voilà sur quoi est fondée l'opinion qu'a le Vulgaire, que Machiavel étoit un impie, & même un Athée. Et véritablement les apparences y sont pour les esprits foibles. Mais, à bien peser le sens de ses paroles, il ne dit nullement ce qu'on l'accuse de dire, qu'il ne faut point avoir de Religion: mais seulement, que, si le Prince n'en a point, comme il peut arriver quelquefois, il doit bien se garder de le montrer, la Religion étant le plus fort lien, qu'il y ait entre lui & ses sujets, & le manque de Religion le plus juste, ou du moins le plus spécieux prétexte, qu'ils puissent avoir, de lui refuser l'obéissance [5]. Or il vaut incomparablement mieux qu'un Prince soit hipocrite, que d'être manifestement impie, le mal caché étant beaucoup moindre que le mal universellement connu. Tout le monde voit l'impieté, mais très peu s'apperçoivent de l'hipocrisie. Et c'est, à mon avis, ce que Machiavel veut dire, quand il ajoute, que tous les hommes ont la liberté de voir, mais que très-peu ont celle de toucher: que chacun voit ce que le Prince paraît être, mais que presque personne ne connoît ce qu'il est en effet. Nous voions bien ce qui est devant nos yeux, disoit un Chevalier Romain à Tibère, mais nous aurions beau faire, nous ne verrions jamais ce que le Prince a dans les replis de son coeur [6]. D'ailleurs, il faut considérer que Machiavel raisonne en tout comme Politique, c'est-à-dire selon l'Intérêt-d'Etat, qui commande aussi absolument aux Princes, que les Princes à leurs Sujets [7]: jusque-là même que les Princes, au dire d'un habile Ministre [8] de ce siècle, aiment mieux blesser leur conscience, que leur Etat. Et c'est tout ce que Juste-Lipse, qui avoit autant de piété & de religion, que de savoir & de politique, trouve â redire à la doctrine de Machiavel, dont il avoue franchement, qu'il fait plus de cas, que de tous les autres Politiques modernes [9] ce qu'il se fût bien gardé de dire, s'il eût tant soit peu soupçonné Machiavel, d'impiété, ou d'athéisme. Ajoute à cela, que Machiavel, qui avoit besoin de la faveur de la Maison de Médicis, n'eût jamais ôsé dédier son Prince à Laurent de Médicis, du vivant du Pape Léon X. son oncle, si ç'eût été un livre impie; ni adresser encore, quelques années après, son Histoire de Florence au Pape Clément VII. avec une Epître, où, il lui dit, qu'il espère, que Sa Sainteté le couvrira, du bouclier de son approbation Pontificale [10], s'il eût passé pour un homme sans religion. Et je dirai en passant, que ceux, qui liront le Chapitre 12., du premier livre de ses Discours où il montre, combien il importe de maintenir le culte divin; & le Chapitre prémier du troisième livre, où il lode les Ordres de S. François & de S. Dominique, comme les Restaurateurs de la Religion Chrétienne, que la mauvaise vie des Prélats avoit toute defigurée; reconnoîtront, que tout sage-mondain qu'il étoit, il avoit de très bons sentimens de la Religion, & que par conséquent il faut interpréter plus équitablement, qu'on ne fait, de certaines maximes d'Etat, dont la pratique est devenue presque absolument necessaire, à cause de la méchanceté, & de la perfidie des hommes. Joint que les Princes se sont tellement rafinez, que celui, qui voudroit aujourd'hui procéder rondement envers ses Voisins, en seroit bien-tot la dupe.

Je pourrois dire encore bien des choses en faveur de Machiavel, mais comme c'est une Préface que je fais, & non pas une Apologie, je le laisse à defendre à ceux, qui y ont plus d'intérêt que moi, ou qui en sont plus capables; me contentant d'ajouter à ce que j'ai dit ici de lui, ce qu'il est bon que le Lecteur sache au sujet de la traduction de son Prince.

Elle est si fidéle, que je pourrois me vanter, qu'il serait assez difficile d'en faire une, qui le fût davantage; & si claire, que je ne crois pas, qu'il s'y trouve rien, qu'il faille le lire plus d'une fois, pour l'entendre, quoiqu'il y ait dans l'original quelques endroits qui ne sort pas tout-à-fait intelligibles. Dans le siècle passé il en parut une, en Latin, d'un certain Silvestre Tegli de Foligno, mais si périphrasée, que Machiavel qui a une expression laconique, y est à peine reconnoissable.

Quand il addresse la parole à son Prince, il lui parle toujours par Tu, & jamais par Vous, qui est la maniére de parler des anciens Romains dont je vois qu'il a voulu garder le caractère, & dans son Prince, & dans ses Discours sur Tite - Live. C'est pourquoi j'ai cru le devoir imiter en cela soit parce que, ce Tu, a quelque chose de plus fort, & même de plus noble; soit aussi parce que les meilleurs Auteurs, que nous aions en nôtre Langue, comme Amiot, & Coëffeteau, qui en valent plus de mille autres de ce siècle, ont parlé de la sorte. Joint que je n'ai pas pû croire, qu'il me fût permis d'ôter à Machiavel une façon de parler, qui lui sied si bien; ni à ma traduction un air de liberté, qui la fait mieux ressembler à son original.

Outre plusieurs Notes, tirées des autres Oeuvres de Machiavel, & des Histoires de Nardi & de Guichardin, j'ai mis au dessous du texte divers passages de Tacite, qui servent de preuve, de confirmation, ou d'exemple à ce que Machiavel a dit. Et cela fait une espéce de concordance de la Politique de ces deux Auteurs, par où l'on verra, que l'on ne sauroit ni approuver, ni condamner l'un sans l'autre: De sorte que si Tacite est bon à lire pour ceux, qui ont besoin d'apprendre l'art de gouverner, Machiavel ne l'est guére - moins; l'un enseignant, comment les Empereurs Romains gouvernoient, & l'autre, comment il faut gouverner aujourd'hui.

Quelqu'un me demandera peut être, si je crois, que César Borgia, que Machiavel propose à imiter, soit un bon modèle? Je répons, que c'en est un très - bon pour les Princes nouveaux, c'est-à-dire, pour ceux, qui de Particuliers sont devenus Princes par usurpation; mais que c'en est un très - mauvais pour les Princes héréditaires. Or il est manifeste par deux endroits du 7. Chapitre de ce livre, que Machiavel ne propose son César Borgia pour exemple, qu'aux usurpateurs, qui véritablement ne sauroient conserver l'État usurpé, sans être cruels, du moins au commencement; par ce qu'ils ont pour ennemis tous ceux, qui ne trouvent pas leur compte à ce changement; & que ceux même, qui l'ont procuré ne leur sont pas longtems, amis, faute d'obtenir tout ce qu'ils demandent: au lieu que les Princes héréditaires, pour peu qu'ils gouvernent bien, n'ont pas besoin d'user de rigueur, ni violence, pour se maintenir parmi des sujets, accoutumez de longue-main à la domination du même sang. Et quant au Duc de Valentinois (c'est le titre que portoit Borgia,) je confesse, que c'étoit un très-méchant homme, & qui méritoit mille morts [11]; mais il faut avouer aussi, qu'il étoit & grand Capitaine, & grand Politique, & de qui l'on peut dire justement ce que Patercule dit de Cinna, qu'il fit des actions, qu'un homme-de-bien n'ôseroit jamais faire , mais qu'il vint à bout de diverses entreprises qui ne se pouvoient exécuter, que par un très vaillant homme [12].

Au reste, je dirai, que Machiavel, qu'on fait passer par-tout pour un Maître de tyrannie, l'a détestée plus que pas - un homme de son tems, ainsi qu'il est aisé de voir par le Chapitre 10. du premier livre de ses Discours, où il parle très-fortement contre les Tyrans. Et Nardi [13], son contemporain, dit, qu'il fut un de ceux, qui firent des panégiriques de la Liberté & du Cardinal Jules de Médicis, qui après la mort de Leon X. seignoit de la vouloir rendre à sa Patrie; & qu'il fut soupçonné d'être complice de la Conjuration de Jacopo da Diacetto, Zanobi Buondelmonti, Luigi Allamanni, & Cosimo Rucellai, contre ce Cardinal, à cause de la liaison étroite, qu'il avoit avec eux, & les autres Libertins (c'est ainsi que les partisans des Médicis appelloient ceux, qui vouloient maintenir Florence en liberté). Et probablement ce fut ce soupçon, qui empêcha, qu'il ne fût récompensé de son Histoire de Florence, quoiqu'il l'eût composée par l'ordre du même Cardinal, comme il le marque tout-au-commencement de son Epitre dédicatoire. Voilà tout ce que je crois qu'il est nécessaire de savoir concernant sa personne & ses Ecrits, dont je laisse à chacun de juger tout ce qu'il lui plaira.

 

Note

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[1] Che gli stati non si tenevano con Pater nostri, Machiavel au  livre 7. de son histoire. François, qui fut depuis  Grand-Duc de Toscane, étant à la Cour d'Espagne, ne répondit à un Gentilhomme, qui ne trouvoit pas juste je ne sai quoi qu'il lui commandoit, que par ces paroles d'Ezéchiel: Numquid via mea non est aqua, & non magis viae vestrae pravae sunt. (Ezech. cap. 18.) pour lui apprendre qu'il y a des choses, qui paroissent injustes aux particuliers, parce qu'ils ne connoissent pas les raisons, qui obligent le Prince les commander.

[2] Livre 1. de son Ambassadeur, section 7.

[3] Plutarque dit: s'il falloit absolument remplir tous les devoirs, & observer toutes les règles de la Justice, pour bien regner, Jupiter même n'en seroit pas capable.

[4] Voiez les Notes des Chapitres 15. &18.

[5] Nec toleraturos profani Principis imperium, dit Tacite Ann. 14. c'est-à-dire : Que le l'on ne souffrira jamais d'être gouverné par un Prince sans Religion. Le Chancelier de l'Hopital disoit, que la Religion avoit plus de force sur l'esprit des hommes, que toutes leurs passions, & que le noeud, dont elle les lioit tous ensemble, étoit incomparablement plus fort, que tous les autres liens de la Société Civile.

[6] Spectamus quae  coram habentur, abditos Principis sensus exquirere inlicitum, anceps; nec ideo adsequare. ( Tac. Ann. 6.)

[7] Nous obéissons au Prince, dit Cicéron, & lui au tems. Nos Principi servimus , ipse temporibus. Ep. lib. 9.

[8] M. de Villeroi Secretaire d'Etat , sous Henry IV.

[9] Qui nuper, aut heri id tentarunt, non me tenent, aut terrent, in rios, si vere loquendum est Cleobuli illud conveniat. Inscitia in plerisque, & sermonum multitudo. Nisi quod unius tamen Machiavelli ingenium non contemno, acre, subtile, igneum. Sed nimis saepe deflexit, & dum commodi (c'est-à-dire l'Intérêt-d'Etat) illas semitas intente sequitnr, aberravit a regia via. Dans la Preface de sa Doctrine Civile.

[10] Sperando, che sarò dalle armate legioni del suo santissimo aiutato & difeso.

[11] Caesarem Borgiam, vel mille necem meritum, dit Onufre Panvini, dans la Vie du Pape Jules II.

[12] De-que vere dici potest, ausum eum, quae nemo auderet bonus; perfecisse, quae a nullo, nisi fortissimo perfici possent, Hist. 2.

[13] Livre 3. de son Histoire de Florence.

 

 

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Ultimo aggiornamento: 04 gennaio 2010