Ferdinand Castets

INTRODUCTION

à

I  DODICI  CANTI

ÉPOPÉE ROMANESQUE DU XVI- SIÈCLE

di Anonimo del '500

 

Ringrazio per la preziosa collaborazione Adriana Pozzi

Edizione di riferimento:

Castets (F), I dodici Canti, in Revue des langues romanes, publiée par la Société pour l'étude des langues romanes, Montpellier 1905, reprint 1970.

Indice

1° Remarques sur le Guerino il Meschino d'après, le manuscrit 491 de la Bibliothèque nationale;

2° Tullia d'Aragona, Beatrice Pia degli Obizzi et l'Alamanni, d'aprés Sperone Speroni;

3° de l'auteur des Dodici Canti;

4° Extraits du Guerino il Meschino.

I.

Remarques sur le Guerino il MESCHINO,

d'aprés le manuscrit 491 de la Bibliotèque Nationale

L'introduction placée en téte du texte des Dodici Canti contient un résumé du Guerino il Meschino, rédigé d'après les sommaires de Dunlop et de Ferrario, seules ressources que j'eusse alors à ma disposition [1]. Depuis, j'ai pu consulter le manuscrit italien 491 normale de la Bibliothèque Nationale. M. Mazzatinti le mentionne ainsi : Libro chiamato il Mischino [Guerino] di Duragio, et l'attribue au XVe siècle. C'est un bel in-folio, relié aux armes de France, de 134 feuillets. Le texte est incomplet et s'arrête à l'endroit où Guérin, arrivé en Irlande où il doit descendre dans le Purgatoire de saint Patrice, rend visite à l'archevêque d'Hibernie: Fo 134, verso A : singhioreggia questo paese lo archiepiscopo d'Ibernia, et anno cossi nnullie li sacerdoti como li secolari, et e beato chi pole avere parentato collo sacerdote, et ad questa cictà d'Ibernia arrivai yo et andai allo archiepiscopo d'Ibernia... Le reste de la page est en blanc.

Dans le cours du texte, trois colonnes de suite (Fo 33, recto B, verso A B) sont restées en blanc, sauf les trois premières lignes du recto B : et Turchi rade volte aspettano s'egli non si sentino forti el da multi cavallieri Grec.. .. La suite reprend au Fo 34, recto, où il Meschino est en train de tuer un lion. La partie absente comprend le combat de Guérin et de Pantifero, roi de Solta (Folta).

J'ai copié la plus grande partie de ce manuscrit. C'était le seul moyen de me faire quelque idée de ce que vaut le roman, car avec les altérations des noms propres, la diversité des formes dialectales ou barbares, les oublis et les répétitions de mots ou même de membres de phrase, les passages n'offrant aucun sens, avec les mille traces, eu un mot, de l'ignorance et de l'inintelligence du copiste, la simple lecture ne me laissait qu'une impression vague.

Les chapitres, indiqués avec rubriques incorrectes pour les premiers folios, sont ensuite simplement séparés par un blanc. La place pour la lettre ornée reste vide. La division en livres n'est pas marquée, quoiqu'elle soit annoncée au titre. Je reproduis ce titre parce qu'il diffère de celui que j'avais donné d’après la première édition:

In nomme dell'autissimo dio e della vergine Maria: qui comencia il primo libro chiamato il Mischino di Duraio. Questo nome fu supranome, che suo proprio nome fue Gherino del sangue de' riali di Francia, ed e partito quisto volu[met]to in octo parti e tracta tucti parte del mu[n]du, zo e Asia, Africa, Europia, e de multi grande facte de arme che sequi Mischino cercando che fu il suo patre, como la storia dimostra, e cummincia il primo de Terra de Lavore nello capitolo primo.

J'ai averti de l'incorrection du texte pour n'en plus parler. On notera que le sujet vrai du roman, Guérin à la recherche de ses parents, est indiqué, tandis qu'il est omis dans le titre de l'édition. Mais ce qui suit immédiatement n'est pas le chapitre annoncé, c'est un exorde où l'auteur parle de son entreprise et de lui-même; le ton est d'un moraliste. Je résume ou traduis cette curieuse préface de l'auteur des Reali.

Il est naturel et ordinaire que les hommes écoutent avec plaisir le récit d'aventures et de choses anciennes dont ils n'avaient jusque-là aucune connaissance, et qui ainsi leur paraissent nouvelles: « Pour cette raison je me suis délecté à faire connaître nombre d'histoires nouvelles et plaisantes, et parmi beaucoup d'histoires, j'ai trouvé cette légende qui me plut grandement [2]. Je ne veux donc pas être ingrat envers les bienfaits que j'ai reçus de Dieu et de la nature humaine, car ma nature a reçu des cieux au-delà de mon mérite, étant donnée la bassesse de ma condition.

Si d'autres font plus mal que lui, bien que de naissance meilleure, Dieu en sait la raison, que ce soient leurs péchés ou les péchés de leurs pères : « J'en vois d'autres, de plus vile condition que moi, qui se sont élevés, se tiennent et vivent mieux que moi. Cela me réconforte, car si nous sommes tous nés de pères créés, un seul auteur nous distribue diversement ses grâces. « Chacun peut être vertueux et honnête en cette vie. Comme Adam, nous possédons le libre-arbitre, nous sommes des animaux raisonnables, et méritons d'être punis quand nous sommes en faute. Quant à la part de la fortune dans notre destinée, si elle brille plus dans un lieu que dans un autre, cela résulte de ce que la fortune distribue des instruments à tous et que chacun s'ingénie à apprendre à jouer de plusieurs; sans doute la fortune entonnera une musique parfaite, mais craignez que les cordes ne soient fausses, car les consonnances ne se correspondraient point, et ce serait votre faute à vous qui voulez sans raison et non la faute de la fortune. « C'est pourquoi j'implore le nom du Dieu très-haut et de toutes les puissances ordonnées par lui dans les cieux afin qu'ils m'accordent, non pour aucune autre raison que leur grâce, de construire ce petit ouvrage de mes mains de la façon qui pourra me donner le plus de profit et de plaisir. »

Les premières lignes donnent à penser que le Guerino a été composé quand l'auteur avait déjà écrit plusieurs de ses romans et s'était fait une réputation. On pourrait le considérer comme une pure invention d'Andrea da Barberino, qui aurait voulu rivaliser enfin avec les oeuvres qu'il s'était borné jusque-là à remanier, s'il ne disait qu'il a trouvé cette légende, ne la distinguant point de celles qu'il a empruntées. Mais que vaut cette affirmation, et n'y faut-il pas voir seulement la marque du désir de se concilier la confiance de lecteurs habitués à croire à la réalité historique des faits qui leur étaient contés? Le cha-pitre premier seul rattache le Guerino à la tradition épique; tout le reste semble dû à l'imagination de l'auteur, personnages et aventures.

Le succès de ce roman, son immense et durable popularité, demeurent inexplicables, quand on se borne à la connaissance de sommaires où l'on n'a guère qu'une sèche énumération de noms propres et d'aventures dont se dégage une impression d'ennui. Il en est autrement quand on lit patiemment le vieux chroniqueur. On passe rapidement sur les endroits où il étale une science géographique de très mauvais aloi, et l'on s'attache aux récits, aux peintures de caractères, aux observations morales. L'histoire de Guérin est la biographie d'un personnage qui n'a de commun avec les vassaux de Charlemagne que sa parenté; c'est un pur roman, et si la nature des aventures et des exploits qui lui sont attribués est empreinte encore du goût du temps pour les narrations chevaleresques, un autre goût très nouveau d'ordre tout psychologique commence à s'y faire jour.

Guérin, à la recherche de sa famille, parcourt le monde. Dans ce cadre immense, plus encore que dans les Reali, l'auteur avait l'occasion de faire parade de ses connaissances; mais le personnage de Guérin est toujours au premier plan, attirant sur lui les regards et l'intérêt. Souvent l'auteur lui cède la parole, et le chevalier raconte ce qu'il a vu et ce qu'il a fait. A en juger par le texte dont j'ai dû me servir, Andrea ne s'inquiète guère de ménager la transition: brusquement du genre historique on passe à celui des Mémoires. Le caractère lui-même du héros est composé avec soin; c'est un mélange de courage et de dévotion, de persévérance et de bon sens, de courtoisie et de finesse. S'il a pour devoir essentiel de ne rien épargner pour découvrir de qui il est né, il n'en a pas moins conscience de son rôle de chevalier chrétien, et il mettra partout son épée à la défense de la justice. Quand le traître Alfinnet le questionne indiscrètement sur sa religion, il répond seulement: Adoro la fortuna! et un peu plus loin : Alla guerra vado yo! voulant se faire passer pour un mercenaire en quête d'un seigneur qui accepte son service. Mais quand il reproche aux Médiens de défendre mollement les droits de leur jeune reine Amidan, il se présente sous un autre aspect: « Vous voyez, que je suis fils de l'Aventure, que je n'ai point de père et que je secours les peuples et les seigneurs dans le besoin. Je combats pour la justice, et pour cela je suis venu à votre aide et à la défense de cette dame abandonnée et trahie par ses sujets. »

C'est l'attitude du chevalier errant, mais les motifs qui le guident n'ont rien de commun avec l'étalage orgueilleux de la force : sa pensée est d'un âge moderne.

Dans toutes les guerres auxquelles il prend part, il est promptement choisi comme chef, et fait preuve de la connaissance de la stratégie du temps. Qu'il ait affaire à des géants, à des monstres ou à des Sarrasins, c'est à son adresse plutôt qu'à sa vigueur qu'il doit la victoire.

Il parle volontiers et prononce de vrais discours, tantôt militaires, tantôt dévots. Il est d'ailleurs d'une piété qui ne se dément jamais, et il professe le plus grand mépris pour la croyance et les moeurs des mahométans. Une des choses qui le choquent le plus en Orient est que l'on s'asseoit à terre sur des tapis et que l'on mange au même plat, alla porcescha. Il impute volontiers à ces peuples des penchants détestables, qu'il attribue à l'influence du signe du Scorpion qui excite les passions luxurieuses.

Quand Pantifero, roi de Solta, lui témoigne une admiration malhonnête, il répond d'abord qu'il est homme et non femme, puis interdit nettement au prince tante familiarité indiscrète. Ceci est bien. Mais pour sortir de la prison où Pantifero l'a jeté, il ne s'en résignera pas moins à écouter les conseils de ses compagnons, à épouser la fille du roi avec l'arrière-pensée de lui être infidèle. Il prêtera serment sur les livres sacrés de Mahomet, d'Apollon et de Bilis, en se touchant la dent, mais il comptait bien s'enfuir au plus tôt. Et l'auteur d'ajouter que ce serment ne valait pas mieux que les idoles invoquées, et que, dans la suite, le Prêtre-Jean consulté jugea qu'il ne pouvait lier un chrétien. La jeune abandonnée eut un fils, Peliones Lapares, qui fut de plus grande prouesse que son père [3].

C'est d'ailleurs le seul exemple de faiblesse que l'on puisse reprocher à Guérin, faiblesse bien excusable, puisque Pantifero le laissait mourir de faim et de soif dans son cachot: sa chasteté n'échoua sur aucun autre écueil. Il portait sur lui des reliques destinées à le protéger contre les tentations mauvaises. Quand il était parti de Constantinople, l'impératrice lui avait donné une petite croix d'or en ajoutant les plus sages recommandations: una crocetta d'oro ch'egli l'avesse al collo. Nella croce era commesso dentro del sangue di Christo, e-lla..... de Nostra Dompna, e de lu Ligno de la croce de Christo, e dixili : Omne volta che tu [l'] abbi adosso, nessuna fantasia non ti potra nocere; ma guardati de non peccare carnalimenle cum essa adosso, el piu che tu poi riguarda de peccare in peccato mortale con essa adosso.

Guérin, vivant au milieu d'infidèles, est obligénormalesouvent de dissimuler sa qualité de chrétien ; il en prend son parti, mais se dédommage de cette contrainte, soit en protestant dans son for intérieur, soit en tournant en dérision les usages auxquels il feint de se conformer.

Lorsqu'il consulte les Arbres du Soleil et de la Lune et que le prêtre l'invite à prier Apollon et Diane, il les conjure au nom de la Sainte Trinité, et débite une profession de foi toute chrétienne, voulant ainsi atténuer son tort de recourir à des divinités païennes.

A la Mecque, il est admis dans la mosquée, où, d'après la légende, le cercueil de Mahomet demeurait suspendu en l'air par suite de l'attraction des pierres d'aimant dont la voûte aurait été formée [4]. Il se rit de la naïveté des infidèles qui ignorent la raison du prétendu miracle, et blâme surtout leur façon de se prosterner la face contre terre. Ainsi ils font à Mahomet tout l'honneur qu'il mérite, puisqu'au lieu de lui présenter la plus belle chose que Dieu ait faite, « ils lui montrent...., c'est-à-dire la partie malhonnête de la personne. » L'idée lui vient aussitôt de mettre à profit cet usage pour insulter Mahomet. Il s'agenouille, levant les hanches aussi haut qu'il peut, mais tournant le dos au cercueil, et prononce l'oraison suivante : O maldecto seminatore di [s]candoli, la divina iusticia dega ad te aviamento de li anime chi tu ai facto el fai perdere per la tua falsa operacione

Cette attitude parut étrange à l'Archaliffe, c'est-à-dire au Pape des Sarrasins, et Guérin eût payé cher la liberté qu'il avait prise, s'il ne se fût tiré habilement d'affaire. Il allégua que malheureux pécheur il était indigne de tourner ses regards vers le cercueil de Mahomet, et qu'il s'était comporté de même en présence des Arbres du Soleil et de la Lune. L'explication paru suffisante et dés lors on le considéra comme un saint homme et un vrai croyant: fuy ghiamato santo di loro fede.

Malgré tout le soin que l'auteur apporte à faire ressortir la dévotion de son héros, et bien qu'il lui fasse réciter son credo ou les psaumes de la pénitence, toute la partie des voyages qui précède le départ pour le Purgatoire de saint Patrice, est entachée d'irrégularités graves au point de vue chrétien. Le voyage aux Arbres du Soleil et de la Lune a été conseillé par les devins de l'empereur, et c'est en fait un pèlerinage païen que Guérin entreprend. C'est tellement vrai que lorsqu'il arrive au sommet de la montagne d'où son regard plonge sur la mer des Indes, il nous dit que par cette mer on se rend au pardon aux Arbres du Soleil comme on le fait pour le pardon à Rome, et que l'on y va avec un plus grand espoir de se sauver que ne font les chrétiens quand il s'agit d'aller au sépulcre de Jérusalem. Il repart, mécontent de la réponse qu'il a reçue, et se venge en raillant les Arbres du Soleil qui ne sont que des cyprès moins beaux que ceux de Grèce; mais arrivé au rivage il reconnaît qu'il y trouve des navires chargés de pèlerins arabes et persans qui se rendaient aux Arbres du Soleil « par la dévotion qu'avaient les chiens de Sarrasins. » Le mot injurieux n'excuse point sa démarche: il a fait ce qu'il reproche aux païens, et il partira pour l'Occident, comme il lui a été ordonné par l'oracle.

En Occident, un devin de Tunisie complète le renseignement qu'il avait reçu, et lui apprend qu'il doit consulter la Sibylle de Cumes [5]. Il s'engagera donc dans une entreprise tout aussi répréhensible que la première. Mais il n'a pas la conscience tranquille, et de même qu'au seuil du pays consacré à Apollon et à Diane il s'était confessé au prêtre chrétien qu'il emmenait avec lui, de même il se confessera aux moines qui gardent le chemin conduisant au séjour de la Sibylle. A toutes les objections qui lui sont faites, il répond qu'il n'agit point dans des vues intéressées, qu'il a le devoir de retrouver sa famille, mais il ne sera pleinement rassuré que lorsque le Papa l'aura béni et lui aura imposé comme pénitence d'aller à St-Jacques-de-Compostelle purger le pays des voleurs qui l'infestent, et en Irlande où il devra descendre dans le Purgatoire de saint Patrice d'où il rapportera au Saint-Père l'exacte relation de ce qu'il aura vu.

L'équilibre est ainsi rétabli, ces pèlerinages chrétiens effacent la faute commise, à la grande joie des âmes naïves qui depuis des siècles s'intéressent aux aventures de Guérin.

Parmi les faits qu'il observe dans ses voyages, les plus curieux sont peut-être les exemples de tolérance religieuse qu'il rencontre en Orient et qu'il rapporte sans se risquer à aucune appréciation.

Le royaume de Tigliaffa, situé à dix jours de marche avant le pays des Arbres du Soleil, est peuplé d'hommes noirs, de haute taille, s'entendant très bien au commerce et tous chrétiens. Guérin y avait été fort bien accueilli parce qu'il était chrétien et qu'homme de guerre il pouvait être très utile à un moment où certains Sarrasins se révoltaient contre l'autorité de Tigliaffa. Grâce à l'emploi du feu suggéré par Guérin, les éléphants de l'ennemi sont mis en fuite, les Sarrasins perdent 24,000 hommes, tandis que les chrétiens n'en perdent que 1000. Pendant dix jours on poursuit la conquête; toutes les villes remettaient leurs clefs aux vainqueurs. «Je demandai pourquoi on ne les faisait pas baptiser. Cariscopo répondit: Parce que ce n'est point l'usage; chacun peut garder la foi qu'il veut, pourvu qu'il obéisse à son seigneur.» Quand il revient par la mer des Indes de son pèlerinage aux Arbres du Soleil, il a la curiosité de visiter l'île de Parlobania où l'on compte dix villes et cent châteaux-forts. La capitale est Galabis. « Je leur demandai quelle est leur foi. On me dit qu'il y a des chrétiens, des sarrasins et des païens, et que la religion n'y est l'objet d'aucune dispute. Chacun garde la foi qu'il lui plaît, mais il est interdit sous peine du feu de renier sa religion dans l'île.:. Leur loi a pour but de permettre aux gens de toute croyance de faire le commerce chez eux. »

Rapporter ainsi les faits revient à les approuver. Dans nos Chansons de Geste, on sait comment les choses se passent. A la fin du Maugis d'Aigremont (v. 9489 sq.), Vivien l'Amachour, frère de Maugis, se convertit et abandonne Mahon, Jupitel 

Et la mauvaise foi que fist Luciabel.

 Il revient à Moubranc, emménant avec lui deux évéques; ses sujets sont baptisés d'office,

 Et qui ne le volt fere, si ot le chief copé.

 A propos de la confusion des musulmans et des païens et de l'association du nom de Mahomet à ceux de Jupiter, Trivigante, Belfagor, Ranke cite un document qui prouve que cette confusion était dans tous les esprits: « On se souvient que le duc Conrad de Masovie, lors-qu'il chargea les chevaliers Teutoniques de combattre les païens prussiens, leur accorda tout ce qu'ils pourraient conquérir sur ces Sarrasins: Quidquid de personis vel bonis omnium Sarracenorum adipisci potuerint [6].

Ranke constate que dans les Reali les conversions sont faites par les armes, qu'elles ne sont jamais obtenues par la mission ou la prédication. Mais si Andrea se conforme à la tradition des Chansons de Geste, nous voyons par les traits que nous avons relevés dans le Guérin, que la conception d'un régime de tolérance lui paraissait justifiable.

Le chapitre qui suit l'exorde du Guerino est un court résumé de l'Aspromonte et ne sert qu'à placer dans la descendance de Girard de Fratta Milon de Tarente, père de Guérin. -Cette descendance est d'ailleurs conforme à la généalogie constituée par l'auteur des Reali. Ce fait confirme dans la pensée que le Guerino a été une des dernières oeuvres, sinon la dernière, d'Andrea da Barberino.

Le courage de Guérin se soutient parmi les mille épreuves qu'il traverse. Une seule fois il est sur le point de renoncer à sa tâche. En se rendant au pays du Prêtre-Jean, il avait eu à combattre un terrible dragon dont le souffle l'avait laissé à demi-empoisonné. Il est obligé de prendre huit jours de repos. En commémoration de sa victoire, on cloue la tête du dragon à la porte de l'église du lieu avec cette inscription: Guerino, vocato Mischino, cercando per la [mia] sanguinita, nell'anni del nostro signore Ihesu Cristo VIIIc XXXta arrivo in questo paese, yo uccisi questo dragone.

On avait dû le frotter d'onctions diverses, et ainsi l'on découvrit la petite croix, don de l'impératrice auquel il devait sans doute sa victoire sur le monstre. Mais une fois guéri, quand il dut reprendre son voyage, il ressentit un profond découragement.

« Quand je voulus partir de ce village, j'étais pensif, et sans grand effort j'en serais demeuré là de mon entreprise, me plaignant de ma mauvaise fortune. Un prêtre, qui était attaché au temple de ce lieu, me prit par la main, me mena à l'église et commença à me parler en grec. Il raisonna avec moi et me demanda pourquoi j'étais ainsi pensif. Je le priai de me confesser, ce qu'il fit. Je lui racontai toutes mes actions depuis le commencement jusqu'à la fin, toutes les choses que j'avais promises ou faites. Et il me réconforta de cette manière: O noble homme, celui qui commence une chose noble, et qui d'un bon principe la conduit jusqu'à mi-chemin, et puis l'abandonne, n'acquiert point de gloire de son entreprise ; mais s'il agit bien au commencement, au milieu et à la fin, sa fatigue ne lui est pas un dommage. Et il me demanda : Sais-tu ce qu'est la foi? Le Mischino dit : La foi est une parfaite et ferme croyance en Dieu qui est la souveraine Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, sans aucun doute; elle consiste à croire aux dix commandements de la loi et à y obéir, à croire aux douze articles de la foi et aux sept du Saint-Esprit, à suivre et à accomplir les sept oeuvres de miséricorde. C'est ainsi que je crois. Il me demanda: Qu'est-ce que la charité? Je lui répondis: Aimer Dieu et son prochain. Alors le prêtre: Si la charité est ce que tu dis, et si ton père et ta mère sont plus que ton prochain, car tu sais que c'est le premier des sept commandements qui ont été faits à nous pour nous, dis-tu, fils qu'as-tu fait jusqu'ici pour ton père en ne suivant pas l'oeuvre commencée? Si tu voulais dire que la fatigue en est grande, je te le concède ; mais tu as cherché en Asie et dans l'Inde Majeure, qui sont les parties les plus redoutables et les plus sauvages de tout le cercle de la terre, car non seulement il y a des animaux sauvages, mais la nature même des hommes y est sauvage. En Afrique et en Europe, les hommes sont raisonnables, et s'il y a aussi beaucoup d'animaux féroces, la nature en est autre qu'en Inde et en Turquie. Que l'espérance te gouverne, va jusqu'à bonne fin, aie confiance en Dieu, aime ton père et ta mère: l'espérance en Dieu t'aidera. Poursuis ton entreprise avec toute ta force en la modérant par la prudence. - Je me jetai, dit Guérin, à ses pieds, je lui baisai les pieds et les mains; il me fixa une pénitence, me donna sa bénédiction, et je lui dis: O mon père, vous m'avez remis dans mes premières forces, que Dieu vous le rende pour moi! Je pris congé de lui et de tous ceux qui étaient là, et nous prîmes notre chemin vers la cité dite Dragonda où j'avais appris que le Prêtre -Jean se trouvait. »

Tout en chevauchant, le chevalier commente longuement et théologiquement ce que le prêtre lui a dit des devoirs des fils envers leurs parents, et il conclut en promettant à Dieu de ne jamais se reposer tant qu'il n'aura pas retrouvé sa famille.

Guérin, à vrai dire, s'attarde volontiers en route, soit qu'il accepte toutes les occasions da montrer sa valeur, soit qu'il examine curieusement les lieux qu'il traverse: c'est un chevalier errant, c'est un condottiere, c'est dans quelque mesure un explorateur. Au pays du Prêtre-Jean, parmi les choses qui provoquent son admiration, deux surtout sont à noter: les sources de la richesse du roi-pontife, et la raison pour laquelle cette contrée est dite la Terre de Vérité,

A Dragonda, Guérin se rend au palais du Prêtre-Jean: «Les chevaux une fois attachés, nous entrons dans l'escalier pour monter au palais. Cet escalier était pour la plus grande partie d'albâtre, et les rampes où l'un pose les mains, étaient toutes dorées avec beaucoup de pierres précieuses qui y étaient incrustées, et le mur était tout d'une mosaïque historiée. Au-dessus c'était également une mosaïque couleur d'air, semée d'étoiles d'or. Je demandai comment il pouvait y avoir une telle richesse dans ce pays, et les guides m'enseignèrent quatre raisons. La première est que l'on n'a point de guerre ni de soldats à payer; la seconde est le grand tribut que lui versent les Sarrasins pour qu'il ne perde pas l'eau du Nil; la troisième est le grand péage qui se gaie au détroit de la Mer Rouge où le Prêtre-Jean possède trois cités avec des ports très beaux et sûrs; la quatrième est que toutes les marchandises de ce royaume paient un certain droit au Prêtre-Jean. Pensez la grande recette et la petite dépense durant tant de centaines d'années, dites-vous s'il doit posséder de grandes richesses! Et ce pays est appelé la Terre de Vérité. »

L'auteur du Guerino transforme la légende du Prêtre-Jean en la rendant plus vraisemblable, en y diminuant la part du merveilleux et en augmentant celle des raisons naturelles. Cette tendance a été notre déjà dans les Reali. Mais à propos du tribut payé par les Egyptiens, il parait avoir inventé.

A plusieurs reprises, pendant qu'il est au pays du Prêtre-Jean, Guérin parle de Portes-de-Fer établies sur le Nil et séparant ce royaume de celui des Egyptiens. Quand il reprend son voyage et se rend en Egypte, il rencontre d'abord ces Portes et en explique l'usage en se trompant sur la valeur des termes.

« Ici sont les Portes-de-Fer. Je passai le fleuve du Nil: entre ces montagnes (les monts Camerat) sont les Portes-de-Fer. Ces Portes, je les voulus voir, et jamais je ne vis rien de plus fort. Il y avait là un mur fait de très grandes pierres en travers du Nil, à l'endroit où le fleuve passe entre ces montagnes et par le milieu arrive en Egypte. Ce mur est large de trois cents brasses, et à côté du mur, sur une montagne, de toutes parts, est une forteresse si terrible et si forte que je m'en émerveillai. Au dessus du mur du côté de l'Inde, c'est un mur très fort avec vingt tours, c'est-à-dire vingt en haut et vingt du côté de l'Egypte; le grand mur qui est fondé dans le lit du fleuve, est long de mille brasses et il a trois ouvertures très grandes où passe l'eau du Nil, et à ces ouvertures il va des sarracinesques très grandes que l'on peut faire descendre de sorte que l'eau ne puisse pas venir en Egypte. Je demandai où se répandrait l'eau du Nil si ces herses (cataracte) étaient fermées. On me répondit qu'une partie s'écoulerait le long des montagnes de la Mer Rouge, que l'autre irait vers le couchant dans la mer de Lybie, et que toute l'Egypte, qui forme un seul royaume, périrait faute d'eau parce qu'il n'y pleut jamais et que deux fois l'an le fleuve baigne leurs terres; par suite de cette frayeur, ils paient un grand tribut au Prêtre-Jean. »

De là Guérin se rend à Syéne (Senesi) où était une garnison du Soudan d'Egypte.

On voit que j'ai traduit cataracte par herses, sens justifié par ce qui précède et ce qui suit. Le mot a eu ce sens dans notre langue elle-même: «Herse sarrasine ou cataracte est une contreporte suspendue, faite de grosses membrures de bois à quarreaux  pour empescher l'effort du pétard, ou bien pour arrester une surprise par sa cheute.» Traité des Fortifications ou Architecture militaire, par le P. Georges Fournier, 2a éd., Paris, Jean Henault, 1554, p. 38. Mais dans le texte lui-même du Guerino, l'on a un autre exemple du mot pris dans ce sens. La porte par laquelle la fille du roi Pantifero passe pour aller s'entretenir avec Guérin dans la cour où il est tenu prisonnier, est munie d'une cataracte.

J'imagine que notre chroniqueur, ayant entendu parler de Portes de fer et de cataractes du Nil, a cru qu'il s'agissait de vraies portes et de herses. La forteresse qu'il décrit complaisamment, aurait pour base de simples contre-sens.

L'on ne peut éviter deux remarques. L'idée que l'Abyssinie pourrait détourner en partie les eaux du Nil au détriment de l'Egypte parait ancienne, et naguère en Orient elle prit une consistance nouvelle.

D'autre part, l'administration anglaise, pour assurer la régularité de l'irrigation de l'Egypte, a réalisé ce que le moyen âge avait rêvé: un barrage immense emmagasine les eaux du Nil à l'endroit dont parle Guérin. Mais les clefs du barrage ne sont point aux moins des successeurs du Prêtre-Jean. Les archéologues se sont émus de cette mesure si utile en elle-même: ils craignent que le joli temple de Philæ ne soit submergé.

Parmi les mérites que Guérin reconnaît aux sujets du Prêtre-Jean, la véracité est celui sur lequel il insiste le plus [7]. Il en parle longuement dans sa description de la ville d'Antona, séjour habituel du Prêtre-Jean: « Bien que j'aie vu les terres, les cités, les palais et les logements des pays de Grèce, de Syrie, d'Italie et de toutes les parties du monde, non, lecteur, je n'ai trouvé nulle part tant de beaux édifices ni dans une cité tant d'hommes riches de toute richesse mondaine et temporelle; je n'ai point trouvé au monde de peuple qui gardât sa foi comme eux, je n'ai point trouvé de peuple plus véridique, où il y eût moins de mensonge. Chez eux les menteurs sont plus méprisés que les usuriers en Grèce ; ils ignorent ce que c'est que l'usure, et l'on fait chez eux justice sévère des malfaiteurs et en particulier de ceux qui sont contraires à la foi du Christ. »

Il semble que l'auteur ait eu une antipathie particulière pour les menteurs et les usuriers et qu'il ait ainsi jugé bon de donner en exemple à ses concitoyens un pays d'Utopie où régneraient la vérité et le désintéressement. Mais lorsque Guérin a triomphé des Cinnamoniens, ennemis du Prêtre-Jean, et que celui-ci consulte sa cour sur la récom-pense qu'il convient d'attribuer au vaillant étranger, il se produit des désaccords qui prouvent bien que l'exacte Justice n'est pas plus de ce monde au Pays-de-Vérité qu'ailleurs. l'envie, dit Guérin, se donna libre carrière. L'un disait: c'est un étranger; une petite récompense lui suffira: des armes et des chevaux le contenteront, car c'est un homme qui ne pense que batailles. Un autre proposait qu'on lui donnât un ou deux des châteaux conquis et une petite pension. D'autres dirent qu'il ne fallait pas lui donner de châteaux, parce que si le pouvoir lui plaisait, il était si vaillant homme qu'il lui serait aisé de se faire seigneur du pays. Qu'on lui donne un navire chargé de richesses et qu'on l'adresse au Soudan de Babylone [8], à Alexandrie. D'autres conseillaient qu'on lui donnât des chameaux sans navire et qu'on lui fit avoir du Soudan la paie d'un mercenaire. Ceux-là enfin, par jalousie, voulaient le renvoyer sans plus. Un dit néanmoins: Nous avons besoin d'un capitaine. D'autres étaient d'avis de lui accorder un logement avec des terres et du bétail.

L'équité et la reconnaissance étaient négligées à peu prés par tous dans cette délibération qui rappelle les entretiens du roi Yon et de ses conseillers au sujet de Renaud fils d'Aymon. Mais le Prêtre-Jean est sourd à ces invitations dictées par l'ingratitude et la jalousie : il demande à Guérin d'accepter la moitié de son empire. Le chevalier refuse, car il doit repartir à la recherche de ses parents.

L'auteur, pour accroître l'intérêt du récit et pour faire valoir le côté affectueux du caractère de Guérin, lui donne souvent un compagnon de route et d'aventure. C'est d'abord Brandis. Ce chevalier gascon et un autre chevalier, l'Ameri de Oriensis (sic), s'étaient vantés à Paris, devant la cour du roi de France et pour répondre aux vanteries d'autres chevaliers, de faire le tour du monde par terre et par mer, s'engageant à ne point s'abandonner jusqu'à la mort. Ils avaient parcouru tous les pays d'Europe, étaient venus de Constantinople en Colchide et de là en Arménie, où le géant sauvage tua le compagnon de Brandis et enferma celui-ci dans la caverne d'où il fut tiré par Guérin. Dés lors les deux chevaliers vivent dans une étroite amitié, et se séparent seulement quand Brandis épouse Amidan, la jeune reine de Médie dont Guérin a restauré l'autorité. Elle s'était d'abord éprise de Guérin, mais il ne songeait point à s'arrêter et lui donna Brandis pour mari. Il exigea seulement que l'on prît des sièges au repas, que l'on mangeât à la façon des Grecs et qu'Amidan reçût le baptême.

Dans son voyage aux Arbres du Soleil et de la Lune, Guérin a pour compagnon, à partir de Tigliaffa, un capitaine, Cariscopo, né à Saba dans l'Arabie Heureuse, mais qui s'était converti au christianisme et avait servi en Grèce.

Quand il quitte Alexandrie et entre dans le désert de Lybie, il sauve des mains d'une bande de malandrins un chevalier anglais, Diamone, né dans la cité de Norgalles et descendant de Joseph d'Arimathie [9].

Les deux chevaliers vivent fraternellement ensemble jusqu'au moment où, arrivés en Sicile, Guérin doit se diriger vers l'Italie pour y consulter la Sibylle, et Diamone s'embarque et reprend son pélerinage au Saint-Sépulcre. Leurs adieux sont touchants. Diamone dit: « Frère chéri, je t'aime plus que si nous étions nés d'un même père et d'une même mère... Si vous arrivez en Angleterre à ma cité appelée Norgalesse, réclamez-vous de moi, car il vous sera fait honneur et je veux que vous la considériez comme vôtre. Portez de mes nouvelles à ma dame et à mes parents.» Puis ils s'embrassèrent, se baisèrent et allèrent au vaisseau; quand leur pleur eut pris fin, ils payèrent le patron.

Ce dernier détail est tout à fait dans le ton général d'un récit où l'auteur s'applique à ne rien dire que de vraisemblable. Quand l'hôtelier demande au héros de Cervantes s'il a de l'argent sur lui: « De l'argent! répond Don Quichotte tout surpris de l'indiscrétion de ce langage, je n'y ai pas même songé. Je n'ai jamais lu qu'aucun chevalier errant , s'en soit muni pour aller aux aventures ». Mais Guérin a un sentiment plus précis des réalités pratiques de la vie, et s'il refuse de partager le pouvoir d'Amidan et du Prêtre-Jean, il ne part jamais en voyage sans prévoir qu'il lui faudra payer son écot aux hôtelleries où il s'arrêtera [10]. Quand le pape lui a donné des instructions qui impliquent un voyage à Saint-Jacques et un autre en Irlande, le bon chevalier ne peut s'empêcher de s'écrier: « O Saint Père, je ferai tout cela si je vis assez pour arriver là-bas; une seule chose m'embarrasse et me sera d'un grand ennui. Il me demanda quelle était cette chose qui m'embarrassait. Je lui répondis: La pauvreté. Et il me fit donner trois cents deniers d'or. » Cette simplicité plaisait d'autant plus qu'elle était une nouveauté.

En Afrique Guerin se lie d'amitié avec le roi Artilaffo. En Calabre, l'hôtelier chez lequel il descend, s'éprend également pour lui d'une vive affection. Ce n'est pas seulement un chevalier avide d'aventures ou un voyageur curieux, ce n'est pas seulement un homme de guerre habile et courageux : il a le don de se concilier l'estime et le dévouement de tous ceux qui ont l'occasion d'apprécier sa droiture et sa bonté.

Dès le commencement du roman, l'amitié de Guérin et d'Alexandre, fils de l'empereur de Constantinople, est un puissant élément d'intérêt, sans lequel le long récit de tournois et de combats serait d'une fatigante monotonie.

La susceptibilité qui lui fait refuser la main d'Eliséna, malgré les prières de son ami Alexandre et de toute la famille impériale, est le trait le plus heureux : par la dignité de son attitude plus encore que par les services qu'il leur a rendus, il se place au niveau de ses protecteurs.

Sa fidélité à sa fiancée Antinisca ne subit point d'éclipse. Un moment, il est grés de succomber aux provocations sensuelles de la Sibylle, mais il a recours à la prière et triomphe.

Partout où il paraît, il se place au premier rang par son intelligence et sa générosité autant que par sa valeur.

Ce n'est pas la reproduction banale d'un type ancien et usé, c'est un personnage vraiment original et nouveau.

La lourdeur et la prolixité du récit, le caractère historique et dévot auquel l'auteur a visé, s'ajoutent au pédantisme des descriptions pour rendre difficile la lecture d'un tel ouvrage [11]. Mais ceux pour qui il a été composé étaient séduits par celà même qui nous fatigue. L'auteur s'est inspiré de la méthode du Pseudo-Turpin qui, de nos légendes héroïques fit un amalgame à prétentions historiques et à leçons pieuses. Il a glacé son héros dans la Geste des Reali, lui a donné les vertus que Turpin attribue à Roland, et, suivant l'exemple de l'Entrée de Spagne, l'amené, comme Roland, en Orient. Dans une certaine mesure, comme le Roland du poème franco-italien et de la Spagna en vers, Guérin est donc un chevalier errant, mais il est aussi un voyageur possédant ce bagage de connaissances pseudo-scientifiques dont Andrea est fier, et décrivant les pays et les peuples. Les Grecs, grands navigateurs, admiraient surtout dans Ulysse celui qui « avait vu les villes et connaissait les moeurs de beaucoup d'hommes ».

Le merveilleux des voyages d'Ulysse est en bien des points de même famille que les histoires étranges qui passionnaient la curiosité naïve de nos pères, et l'on reconnaît volontiers une parenté entre Polyphème et le géant qui avait mis en réserve dans une sorte de silo le chevalier gascon et le prêtre arménien afin de les manger à loisir. Guérin rencontrera tous les animaux légendaires et tous les hommes monstrueux dont depuis Hérodote l'Orient et l'Afrique sont peuplés. L'érudition de l'auteur n'omettra ni la licorne, ni l'extraordinaire récolte du poivre, ni les moeurs de l'éléphant, ni les pygmées, ni rien en un mot de ce qu'il a pu recueillir d'étonnant et d'incroyable. Mais il allie à ce respect de la tradition légendaire des préoccupations nouvelles; quand il entre sur le territoire d'un peuple, il donne la stature, la couleur, la chevelure des gens, leur beauté ou leur laideur, leurs moeurs, leur religion, parfois leurs institutions, leurs relations commerciales. En tout cela, il met une précision minutieuse, comme il l'a fait dans les Reali, où M. Pio Rajna l'a remarqué. Ainsi il suppose que la crédulité du lecteur sera satisfaite et rassurée. Les énumérations géographiques, souvent d'une sécheresse de manuel, plus encore que les itinéraires des Reali, tendent au même but, et sont mieux justifiées puisque le Guerino est essentiellement un récit de voyages, un véritable tour du monde.

L'Italien du XIV° siècle s'intéressait à tout ce qu'on lui contait des pays lointains, où l'on n'allait plus seulement dans l'espoir de reconquérir Jérusalem, mais avec lesquels on nouait des relations de plus en plus fréquentes.

La conception d'Andrea vaut surtout par la décision avec laquelle elle est traitée et confluite. Elle n'est pas restée sans attirer l'attention de poètes infiniment supérieurs comme science et comme génie à l'auteur des Reali, et elle a exercé une réelle influence sur l'évolution de l'épopée romanesque en Italie. La belle Antinisca est le prototype d'Angélique, princesse du Cathay; le séjour enchanté de la Sibylle, les moyens de séduction qu'elle emploie, ont ouvert la voie où l'on rencontrera Falérine, Morgane, Alcine, Armide; mais ces parties de l'oeuvre n'en font pas toute l’importance: elle résulte de l'ensemble des éléments dont j'essaie de donner quelque idée.

La première partie est bien composée. L'enfance de Guérin, sa liaison avec Alexandre, les sympathies qu'il inspire à tous, sa légitime ambition, les difficultés qu'il rencontre pour être admis à prouver sa vaillance, ses premiers exploits dont d'abord il ne peut réclamer la récompense, sa douleur quand Eliséna lui reproche la bassesse de son origine et l'accuse de lâcheté, la défaite finale des Turcs due à lui seul, forment une introduction où l'intérêt va croissant. Elle motive en outre fort heureusement la décision de Guérin, il ne peut se résigner à rester sans nom et sans famille; son amour propre blessé par Eliséna et par un des champions turcs qu'il a vaincus, le rend sourd à toutes les caresses et à toutes les prières: il est nécessaire qu'il parte, qu'il tienne la parole qu'il a donnée à Brunor, le Sarrasin. Celui-ci, fils d'Astilladoro, s'était écrié, quand la paix avait été conclue: «O maudite fortune, comment peut-tu souffrir qu'un esclave revendu ait vaincu le sang Troyen, lui qui ignore de qui il est fils et ce qu'est son père! Le Meschino l'entendit, s'avança et dit: O Brunoro, fils d'Astilladoro, tu as dit ces paroles pour me déprécier, mais je te jure par ce Dieu qui fit le ciel et la terre, que je ne me reposerai jamais et ne cesserai point de chercher jusqu'à ce que j'aie trouvé mon lignage, et je te jure que s'il est noble, pour ces paroles tu mourras de mes mains. »

Quand l'empereur sut que Guérin avait pris un tel engagement, il fit chercher partout les corsaires qui avaient vendu l'enfant à Epidonio, mais toutes les recherches furent vaines, et l'on dut recourir à l'art des nécromants: « On ne put rien découvrir, si ce n'est qu'un enchanteur d'Egypte ayant évoqué un esprit et l'ayant questionné sans rien eu obtenir, lui demanda finalement de quel côté il devait aller pour retrouver son père et sa famille. L'esprit dit à haute voix: Aux Arbres du Soleil et de la Lune où Alexandre de Macédoine alla, et dont il sut où il devait mourir [12]: là il saura de son père et de sa parenté, mais pour s'y rendre il supportera de grandes fatigues, de grands travaux, s'il peut survivre à ces épreuves. Le Meschino se réjouit fort de cette réponse et demanda de quel côté se trouvaient les Arbres du Soleil. Il lui fut répondu: A la fin de la terre, vers l'Orient d'où se lèvent le Soleil et la Lune. »

Ainsi renseigné, Guérin n'a plus qu'à partir. Il ira par le monde, du Levant au Couchant, de l'étoile du Midi à la Tramontane [13], jusqu'à ce qu'il soit éclairé sur son origine.

Il peut sembler futile de déterminer les analogies que présentent les introductions du Roland Amoureux et du Guerino. Et cependant le plus beau diamant n'est d'abord qu'une pierre sans éclat, enveloppée d'une gangue grossière. L'essentiel, dans ces rapprochements d'oeuvres de valeur si différente, est qu'ils soient fondés sur une étude attentive des textes.

L'empereur de Constantinople, dans le Guerino, donne un tournoi auquel prennent part chrétiens et sarrasins: son intention est de marier Eliséna, bien qu'il s'engage seulement à décerner au vainqueur le prix ordinaire de ces luttes courtoises. Plus tard, lorsque les Turcs assiègent Constantinople, et que le sort de la guerre est confié à cinquante champions pour chacun des deux partis, l'empereur jure que si sa bataille a le dessous, il livrera à Astilladoro sa ville et toutes ses terres, partira avec une seule galère chargée de ce qu'il lui plaira d'enlever et emmènera sa dame et sa fille. Prince chrétien, il ne pouvait faire d'Eliséna le prix d'un tournoi ou d'une bataille. Mais les deux éléments de ce tournoi et du mariage de la princesse n'en étaient pas moins associés à un moment: Boiardo n'hésite point, et Angélique s'offrira comme prix au vainqueur de son frère.

La lance d'or finit par tomber aux mains d'Astolphe, et c'est ce chevalier sur lequel personne ne comptait, qui triomphe de Grandoine et rend à la liberté tous les plus vaillants champions chrétiens. De même c'est grâce aux succès inespérés de Guérin qu'Alexandre est échangé contre les prisonniers sarrasins.

Tel détail, tout au commencement du Roland Amoureux, procède directement de la lecture du Guerino. Quand les princes mahométans, répondant à l'invitation de Charlemagne, prennent place à sa table

 A la sua fronte furno i Saracini

Che non volsero usar banco né sponda

Anzi sterno a giacer come mastini

Sopra a tapeti, come è lor usanza,

Spregiando seco il costume di Franza.

L'on a vu plus haut avec quelle sévérité Guérin condamne l'habitude qu'ont les Orientaux de s'asseoir sur des tapis. Boiardo n'eût pas songé de lui-même à relever si durement cet usage.

Dans les tournois qui ont lieu à Constantinople et dans les combats proprement dits qui mettent fin à la guerre, Andrea s'est plu à convoquer en quelque sorte les représentants de tous les peuples sarrasins qu'il connaissait par le roman et par l'histoire. Que fait Boiardo sinon d'imiter cet exemple? J'en dirai autant de la fécondité avec laquelle il multiplie dans la suite du poème les princes mahométans. Le procédé est le même, mais il est employé avec une habileté, une aisance et un agrément dont le vieux roman est par trop dépourvu [14].

Dans son dessein de transformer les légendes françaises en romans historiques et de donner à sa narration le caractère de la vraisemblance, Andrea da Barberino, substitue volontiers des raisons naturelles au merveilleux des récits qu'il utilise.

La Dame du lac dérobe Lancelot à sa mère. La scène est poétique, l'on est en plein pays de Féerie. Le Maugis d'Aigremont, oeuvre mixte, où est tentée une fusion du roman breton et de la Chanson de geste, était connu d'Andrea qui s'en est servi dans son Rinaldo [15]. L'on y trouve une première adaptation des Enfances de Lancelot. Les Sarrasins surprennent le duc Beuves d'Aigremont en rase campagne, au moment où la duchesse mettait au monde deux fils qui devaient être Vivien et Maugis. Vivien est enlevé par un espion et porté au roi Aquilant de Majorque. Maugis, dérobé par une esclave que des ani-maux féroces dévorent, est recueilli par la fée Oriande qui en fera un magicien. Plus tard, la fée lui révèle son origine, et il est aussitôt

en friçon

De son père veoir le riche duc Beuvon

Et la gentil duchoise à la clère façon

Ne sera mès aèse, si verra Aigremont.

 Le chroniqueur paraît s'inspirer du commencement du Maugis, car c'est à la suite d'une victoire des Sarrasins que le fils de Milon est emporté loin de son pays par Sefferra; celle-ci et sa compagne disparaissent comme l'esclave de la duchesse d'Aigremont, et l'enfant n'a plus auprés de lui personne qui sache de qui il est né. Mais il ne sera point recueilli par une fée: des corsaires le vendent à Epidonio. Oriande, dés la première heure, a su à quelle famille il appartenait: son neveu Espiet avait assisté au combat, il reconnaît la tête de l'esclave qui jadis lui avait rendu service, et conclut immédiatement que l'enfant est un des deux fils de Beuves. En tout ceci il n'y a rien de merveilleux que le séjour où Oriande élève Maugis après l'avoir fait baptiser. Son frère Baudri qui avait appris les Sept Arts à Toléde et qui avait plus de cent ans, est chargé d'instruire l'enfant: 

Oriande la fée o la viaire cler

Entendi moult forment à Maugis alever,

A mestre le fesnit jor et nuit doctriner.

Puis que vint en eage et que il sot parler

E que il sot cheval et poindre et galoper,

Des eschez ot des tables li fist assez mostror

E trestoz estrumenz li aprist a soner,

Et par ordre de game sot trestoz chanz chanter.

Et quant il fu d'aage que pot armes porter,

La fée l'adoba et li çaint le brant cler,

Si en fist son ami que moult le pot amer;

Son cors li abandone besier et acoler,

Desoz son covretor ensemble o li joer;

Rien ne li contredit que voeille demander,

Mès dont il ert venus li fist moult bien celer

Que ne se puist de li partir ne dessevrer.

Guérin, devenu le fils adoptif d'Epidonio, reçoit également l'éducation la plus soignée. Outre le grec et le latin, il apprend plusieurs langues, l'arabe, le turc, qui pourraient lui être utiles pour faire le commerce et naviguer. Ce programme répondait à la condition de Guérin; l'auteur ajoute qu'il était bien de sa personne, robuste et adroit. De là à l'emporter sur tous les chevaliers de la cour dans les exercices du corps les plus difficiles, il y a loin, et Maugis, en ceci, recevait une éducation mieux calculée. Et cependant, une fois introduit à la cour, Guérin est le plus vigoureux et le plus habile des jouteurs: sans y penser, Andrea donne ainsi dans l'invraisemblable.

Maugis et Guérin sont tous les deux munis d'un talisman contre les sortilèges. Celui de Guérin était la petite croix dont il a été parlé plus haut. Maugis était protégé par un anneau d'or que sa mére lui avait mis à l'oreille; c'est grâce à lui qu'il triomphe dans la conquète de Bayard, le cheval faé qu'un diable, un serpent et un dragon gardaient dans l'île de Bocan. Ce détail est d'ailleurs emprunté de l'endroit où la Dame du Lac donne à Lancelot, quand elle se sépare de lui, un anneau qui conjure tous les sortilèges et qui sera utile au chevalier dans l'aventure du Val sans retour.

Maugis, pour tromper le diable de Bocan, se déguise lui-même en diable, revêt une peau d'ours, se garnit de queues de renard et de quatre cornes.  Ainsi « enharnaché », muni de son anneau, sachant

 ..... de la elergie assez plus qu'Ypocraz,

Le deable conjure tot bellement en baz

De Damedex de gloire et de S. Nicolas.

Roenarz s'endort sur une pierre. Maugis

 III. des noms Damedeu a sor le perron paint

Qu'il ne se puet movoir, ainz se dolose et plaint

La grant force de Dieu einsi le tient et vaint.

 Mais le serpent ne peut être vaincu comme l'a été le démon, par des enchantements. Maugis, en le conjurant « de Dieu le glorieux », obtient seulement qu'il s'étende un instant sur le sol. Après un long combat, le serpent est tué, mais son corps enferme le chevalier dans un creux de roche où il avait dû se réfugier. 

Quant l'a veii Maugis, moult se va esmaiant,

Forment reclaime Deu le pure tot poissant

Qui de la sainte Virge nasqui em Beliant,

Que d'ileques le gete par son digne comant.

Ainsi bloqué, entouré de serpents, de scorpions, de lézards, de vers félons

 Qui ont les escharbocles enmi les eulz devant,

 Maugis passe la nuit dans une grande frayeur, implorant Dieu, priant

 .   .   .   .   .  docement la vertu soveraine

Qu'à sauveté le mete et jete de cel paine.

 Le jour paraît, Maugis en loue Jésus-Christ; il dépèce le corps du serpent et sort ainsi de la grotte. Mais il rencontre alors le dragon qui gardait Bayard

 Jamés plus fière beste hom mortiex ne vera,

Et est chose faée.

 Maugis prononce doucement le nom de Jésus-Christ, puis il a recours à son art magique

 Il sot moult d'ingromance, le dragon conjura

Que il de lui mal fere nule poeste n'a

Tost et isnellement sus en l'air s'envola.

Maugis dès lors se rendra maître, sans peine aucune, de l'illustre cheval que plus tard il donnera à son cousin Renaud:

N'avoit un tel destrier jusqu'en Ynde major

Ne jusqu'à l'Arbre Sec en l'ille Tenebror.

 Déjà dans le Maugis, à l’emploi de la magie ou « nécromancie », est associé l'appel fréquent à la protection de Dieu. Des trois éléments de merveilleux de la Chanson de Geste, féerique, magique et chrétien, les deux derniers subsisteraient seuls dans le Guérin, si à certains égards la Sibylle ne tenait de la nature des Fées. Dans le Maugis, la conjuration purement chrétienne est si fréquemment employée que l'usage qu'en fait Guérin aux Arbres du Soleil, chez la Sibylle ou ailleurs, ne peut être considéré comme une nouveauté.

Je ne sais si l'Arbre Sec du Maugis n'a point rappelé à Andrea les Arbres du Soleil, qu'il connaissait d'ailleurs. Quant à l'expression Inde Majeure, désignant l'Inde proprement dite, elle est de la géographie du Moyen Age, et Andrea l'emploie couramment.

C'est à sa conjuration que Maugis doit d'être débarrassé du dragon faé; de même Guérin, se rendant à Dragouda, triomphe du dragon, grâce à la croix-reliquaire qu'il porte sur lui.

La part du merveilleux romanesque se réduit (en laissant de côté le Purgatoire de saint Patrice, dont je n'ai point à m'occuper ici) aux incidents de la visite de Guérin à la Sibylle de Cumes ; mais, pour l'auteur, la Sibylle est un personnage historique, consacré non seulement par l'autorité de Virgile, mais par la légende chrétienne elle-même. L'inspiration ici serait de nature purement classique, si la Sibylle n'avait les dons magiques et n'était tenue de se métamorphoser régulièrement en serpent. Et cependant quand Guérin, la croyant une fée ou un démon, essaie de l'exorciser, elle se rit de son erreur et lui affirme qu'elle est de chair et d'os comme lui. L'imitation de Dante est notable à plusieurs endroits de ce curieux épisode, mais le soin avec lequel Guérin se munit de tout ce qui lui sera nécessaire pour voyager la nuit en cette région dangereuse, le briquet, les allumettes soufrées et les flambeaux, n'ont rien de commun avec la poésie.

Le Guerino marque le terme de l'évolution de l'épopée française transplantée en Italie. Le genre, en tant que représentation d'un idéal sérieux, est désormais épuisé. Des essais franco-italiens aux Reali, il n'avait pu s'élever au-dessus d'une médiocrité qui satisfaisait et satisfait encore aujourd'hui les goûts populaires, mais qui ne pouvait intéresser ni la société cultivée de Florence, ni les cours brillantes de Ferrare ou de Milan. Quand Pulci, pour amuser les bourgeois Toscans, et Boiardo, pour égayer les seigneurs du temps, reprirent les thèmes archaïques, la grande refonte à l'italienne que les éléments français avaient subie dans les Reali et l'exemple de création indépendante donné dans le Guerino servirent de point de départ à leurs inventions où la matière de France, associée dans Boiardo à la galanterie et à la courtoisie de la cour d'Artus, atteignit à la beauté d'un genre vraiment littéraire, mais en perdant de sa grandeur primitive au profit de la variété et du charme. Dans Arioste enfin, l'épopée romanesque n'est souvent qu'un jeu d'esprit, mais c'est l'oeuvre d'art la plus exquise.

L'auteur des Dodici Canti a fait une bien petite place à Guérin. Au chant I, oct. 13, il l'annonce comme l'ancêtre des Della Rovere. Peut-être l'idée de le choisir pour cet emploi lui a-t-elle été suggérée par le passage suivant. Guérin est arrivé sur la place où s'élève le temple d'Apollon: era 'nchi una grande rovora, zo e una grande quercia, et inturno alla piazza et alla moschea, zo e al tempio, avea uno grande bosco folto d'aloro. Allora mi tornarono a mente le antique storie de nobili homini valenti et virtuosi incoronati d'aloro, perche Apollo foy chiamato idio de la sapiencia, el quale albero dissino i poeti essere istraformato della bella vergine Penisa filliola di Pinea [16], per la carita di Febo, zo e del sole chiamato Apollo.

Ce grand rouvre, placé là sans autre explication, dans le voisinage du bois sacré d'Apollon et tout près des Arbres du Soleil et de la Lune, a pu retenir l'attention du lecteur. Trouver en lieu si romanesque les armes parlantes des Della Rovere n'était pas chose ordinaire et il était aisé, avec quelque adresse, d'en tirer parti dans son poème. Il ne nous a donné que des parcelles de la vie de Guérin et ne revient à lui qu'au chant VIII (oct. 121-150), où, après la mort de la reine des Amazones, Guérin commence avec Renaud un long duel dont nous n'avons pas la fin, bien qu'il soit repris chant IX, oct. 1-14, 104-128; chant X, oct. 1-82; chant XI, oct. 65-127; chant XII, oct. 1-76.

Il est à noter que, de parti-pris, l'auteur arrête les aventures de Guérin au moment où il revient de son voyage aux Arbres du Soleil. Il suppose que le chevalier a été fait prisonnier par les Amazones et qu'il a du suivre leur reine en Espagne. Il raconte l'enfance de Guérin, en ayant la malencontreuse idée de transformer Sefferra en une magicienne qui le plonge dans les eaux du Styx et lui fournit des armes enchantées que seul il pourra porter. Il est à présumer qu'il avait dans la pensée d'intercaler dans son récit la reconnaissance de Guérin et de ses parents et, par conséquent, une partie du roman, tandis que Sylvana aurait eu pour mission de renseigner Guérin [17].

Ce personnage, aimable et gracieux, est heureusement substitué à la Sibylle de Cumes, mais il n'était point nécessaire de lui imposer la dure obligation de la métamorphose en serpent.

Mieux eût valu que l'auteur des Dodici Canti eût posé dès le commencement, d'une manière définitive, le personnage de Guérin et que tout en le mêlant, puisque c'était la règle, aux héros ordinaires de l'épopée, il l'eût montré, sans autre délai, en quête de son père et de sa geste. Mais l'exemple et l'autorité de Boiardo, où Roger n'apparaît que tard dans le récit, l'ont sans doute détourné du plan qui était le plus naturel et le plus conforme à son désir de flatter l'amour-propre de la famille della Rovere.

II

Tullia d'Aragona, Beatrice Pia degli Obizzi

et l'Alamanni, d'ap. Sperone Speroni.

Dans les quelques pages où Gaspary traite de Tullia (II, p. 509-513), il ne pouvait que mentionner brièvement le dialogue de Speroni sur l'Amour qui est consacré tout entier à célébrer la beauté et les mérites de Tullia [18]. Les interlocuteurs sont Niccolo Grazia, Tullia et son amant, Bernardo Tasso, le père de Torquato. Il est parlé d'abord de la jalousie, parce que Bernardo est sur le point de quitter sa maîtresse pour répondre à l'appel du prince de Salerne [19], puis, par une suite naturelle, l'éloge de Tullia et de Bernardo, la définition platonicienne de l'amour fournissent matiére aux discussions et aux distinctions les plus délicates. Les opinions de Molza et de Pétrarque, et celle de Broccardo, véritable et folle apothéose de la courtisane en général, sont présentées incidemment. L'attitude de Tullia est discrète et modeste. On ne saurait traduire ces subtilités raffinées. Pour ceux qui n'ont pas sous la main le volume de Sperone Speroni, je citerai le passage qui suit l'éloge de la courtisane que fait Grazia d'après le Broccardo:

TULLIA. Questa vostra ragione è simile molto alle dipinture, le quali noi vulgarmente appelliamo lontani : ove sono paesi, per li quali si vedono caminare alcune piccole figurette, elle paiono huomini: ma sottilmente considerate, non hanno parte alcuna, che à membro d'huomo si rassomigli. Però io vorrei, che poste da canto le Poesie, la servitù, la viltà, la bassezza, et la inconstantia di questa vita, si contemplasse da voi : biasimando chi l'ha per buona, et colei (s'alcuna ven' ha) iscusando, la qual, giovane, et sciocca, in questo errore sospinta, cerca d'uscirne, quando che sia: a coloro accostandosi, che ammonendo, et aiutando, son possenti à levarla da cotal miseria. Ma il Brocardo, per l'amore ch'egli portava à qualch' una, ò per meglio mostrare il fiore del suo ingegno, non per giustitia, tolse à favorir causa si dishonesta.

GRAZZIA. Ne vile ne bassa, non direbbe egli la cortigiana, serva, et inconstante si bene. Per la qual cosa, molto piu, che per niun' altra cagione, sommamente loda, et honora la vita sua, agguagliandola al Sole : il quale, perch' egli sia Dio, non sdegna mai di farne parte del suo splendore, noi à guisa di balia servendo, che l'adoriamo, il quale mai non stà fermo, ne sempre luce in un luogo, ma di continovo movendosi, et hora al tauro, et hora al leoni, et hora ad un' altro segno aggiungendosi, l'hore et le stagioni distinguendo, con una invariabil varietà conserva lo stato dell'universo : tale fa Sapho, tale colei, onde Socrate sapientissimo, et ottimo huomo, d'havere, che cosa Amor fusse, imparato si gloriava. Degnate adunque d'essere la terza in numero, fra cotanto valore; et di tai nostri ragionamenti, pregate Amore che ne componga una novellala: ove il vostro nome si scriva: non altramente, che ne dialoghi di Platone, si faccia quello di Diotima. La qual cosa, acciò si faccia con vostra gloria, insegnateci in che maniera l'amante amando la cosa amata, muova lei ad amare, et come esser possa, che alcuna volta la cosa amata, amando, odii et voglia male all'amante; perciò che cotali sententie sono grandemente diverse tra se medesime, et dalla comune opinione de gli huonaini, et appunto hanno bisogno del vostro ingegno, ch'essere le dimostri, à chi l'ode, (se non vero) almeno verissimili.

TULLIA. Io non credo ch' egli sia donna nata, che piu ami di me; et usino s'intenda de secreti d'Amore.

Malgré cette déclaration modeste, Tullia tente de résoudre le problème, et s'en tire par d'ingénieuses comparaisons: l'amant finit par refléter à un tel degré la beauté dont il est épris et qu'il ne cesse de contempler, que celle-ci en retour s'éprend de ce qui en somme est son image.

Le dialogue d'Amore est la première, la plus riche pour le fond, la plus variée, et, pour la forme, la plus achevée des compositions réunies dans le petit volume qui, mieux que son théâtre, défend le nom de Sperone Speroni contre l'oubli. La dignité soutenue du ton en un sujet où la moindre dissonante eût détruit l'effet de l'ensemble, la vérité de la passion, l'habileté dans la conduite de l'expression d'idées dont la finesse va parfois presque jusqu'à l'imperceptible ténuité, la diversité des nuances, l'enjouement le plus naturel et le plus agréable placent cette imitation de la grande manière des dialogues de Platon au nombre de ces bijoux merveilleux que la Renaissance, dans son admiration tout athénienne pour la beauté, ciselait avec une ferveur que le moraliste moderne, se préoccupant du contenu de l'amphore plus que de la pureté de son galbe et de l'élégance de ses peintures, est souvent disposé à trouver excessive. Mais l'Art n'a-t-il pas souvent raison contre la raison

Le Grazzia promet àTullia qu'elle vivra toujours. « De quelle façon? » demande-t-elle. Grazzia : « Dans les vers de Tasso, où comme reliques dans un tabernacle, votre nom, vos louanges, vos vertus seront dévotement adorés par les fidèles d'Amour ». Ces beaux esprits jugeaient tout naturel d'élever un monument à la gloire d'une courtisane, et il faut avouer que leur entreprise a été sanctionnée par le succès : à lui seul le dialogue d'Amore assurait l'immortalité au nom et à la beauté de Tullia d'Aragona.

Dans la préface où Barbaro dédie à Ferdinand Sanseverino, prince de Salerne, l'édition des dialogues de son ami, il lui rappelle le dialogue d'Amore comme savant, agréable, élégant : dotto, piacevole, elegante, s'altro si truova. On ne peut mieux le juger.

Sperone Speroni ne s'est pas borné à célébrer les charmes de la maîtresse de Bernardo Tasso. Parmi les personnes que Barbaro, dans sa préface, mentionne comme ayant approuvé les dialogues l'on rencontre « l'illustre Beatrice Pia ». Il s'agit de Beatrice degli Obizzi, qui figure parmi les dames auxquelles Luigi Alamanni a offert l'encens de ses vers et d'un amour tantôt réel, tantôt de pure convention. Dans trois des dialogues, il est question de Beatrice Pia. Le second, della Dignità delle Donne, lui est tout entier consacré. Les interlocuteurs sont Michele Barozzi et Daniel Barbaro. Celui-ci rapporte à son ami une conversation à laquelle l'Obizza a pris part et où elle a soutenu que la dignité de la femme consiste dans la soumission à son époux.

L'entretien avait eu lieu à un moment où le seigneur degli Obizzi devait quitter Padoue pour Ferrare où l'appelait la nécessité de surveiller ses biens. En acceptant ce déplacement, Beatrice faisait un sacrifice, car sa santé se trouvait beaucoup mieux de l'air de Padoue que de celui de Ferrare: « Mais le désir de son mari et son amour pour lui pouvaient en elle plus que le souci de sa personne. Pour cette raison, comme une dame sage, ainsi placée entre le plaisir et l'ennui de son départ pour Ferrare, elle n'est ni affligée ni contente. » - Barozzi : « Cela lui advient parce quelle est épouse, c'est-à-dire esclave de son mari.... » La remarque fût faite par Brevio un soir devant Beatrice elle-même, et ainsi s'engagea la discussion.

Dans le dialogue delle Laudi del Cathaio villa della S. Beatrice Pia de gli Obici, les deux interlocuteurs sont Morosini et Portia. Pendant que Beatrice, Alamanni et Varchi se promènent ensemble, Morosini emploie un tour ingénieux pour célébrer les mérites de Beatrice, tout en faisant la cour à la jeune Portia, qui de son côté parait disposée à bien accueillir, à l'occasion, les hommages de Varchi. « Votre nom, dit Morosini, a été choisi par moi comme un tabernacle dans lequel, sur l'autel d'Amour, serait placé mon Dieu; pour cette raison si parfois je m'incline et vous honore, je fais (et je fais bien) ce que nous faisons dans nos temples, où ne pouvant à toute heure toucher ou voir les reliques des saints, nous embrassons dévotement les ferrures et les marbres de leurs châsses. Donc, désormais, acceptant mon sacrifice, qu'il ne vous pèse point que dans le son de votre nom, pendant que je le prononce et l'honore, mon âme considère son paradis et puisse adorer la divinité de Beatrice. » Ces compliments ne satisfont qu'à demi la jeune fille qui aimerait mieux être aimée pour elle-même, et il doit vers la fin les reprendre en décrivant de façon flatteuse les charmes du tabernacle auquel il l'assimile.

La villa elle-même n'est point décrite. Il est question du cours de Bacchillone uniquement pour y trouver un prétexte à l'éloge de Beatrice. Les passages qui intéressent aujourd'hui sont ceux où dans quelque mesure Alamanni est en cause. A un moment Morosini prie Portia de parler bas pour ne point attirer sur eux l'attention de Varchi. Elle répond: « Varchi n'est pas tellement dépourvu de sens que son attention, lorsqu'il parle avec la Signora et l'Alamanni, se porte à autre chose qu'à les regarder et à les écouter. »

En parlant de ceux qui sans être beaux peuvent inspirer l'amour par leur mérite de poètes, Portia cite Varchi et ajoute: « J'en dirais tout autant de l'Alamanni qui, à mon jugement, est un des plus nobles génies que j'aie jamais rencontrés. » Mais Morosini trouve l'éloge insuffisant: « L'Alamanni n'est pas seulement poète, mais il est beau et délicat outre mesure. Il est tel que bien qu'il mérite tout votre amour, néanmoins, comme il est dangereux de lui vouloir du bien et qu'en l'aimant vous éprouveriez probablement ces feux, ces glaçons, et ces autres déplaisirs que je ressens, je vous conseille, dans votre intérêt, de ne point l'aimer. - Portia: J'aimerais mieux un sonnet fait à ma louange par l'Alamanni et le Varchi que d'un prince un présent de mille écus. »

Vers la fin Morosini essaie encore de conter fleurette à Portia, mais celle-ci détourne la conversation et nous avons ainsi quelques détails sur les inconvénients de la villa et l'hospitalité que Varchi et Alamanni y recevaient: « Il vaudrait mieux me parler des serpents et des cousins qui rendent le Cathaio inhabitable en été, et m'expliquer pourquoi des bêtes aussi nuisibles et viles ont pour partage la compagnie de Madame Beatrice. - Morosini: Qui sait si les cousins et les serpents ne sont pas les colères et les soupirs amoureux du Bacchillone et de la montagne, car je ne crois point que leur amour soit plus heureux que le mien. - Portia : S'il en était ainsi, les soupirs du Bacchillone le vengeraient fort bien de qui le fait soupirer, parce que les cousins nous piquent d'âpre  manière et ne nous laissent point reposer, et que les serpents, parfois, sont venus jusque dans nos chambres: oui, avant-hier, sous le lit de l'Alamanni et de Varchi, on en a trouvé un grand et horrible, et on a eu beaucoup de peine à le tuer. Morosini: Peut-être ce serpent signifiait-il la jalousie et l'envie que le fleuve porte aux rivaux que vous recevez ici; peut-être vaincu par la douceur des vers des deux poètes divins, entra-t-il dans la maison pour les écouter, et ce fut péché que de le tuer. »

Le dernier dialogue a pour titre: Dialogo intitolato Panico et Bichi. Panico, jouant aux tables avec une très noble dame, a gagné la partie, mais ne sachant quel prix lui demander de sa victoire, il n'ose même plus la revoir. Vichi maintient que, pour lui, s'il jouait une discrétion avec sa dame, il n'hésiterait point à lui réclamer quelque grande faveur. Les amants modestes aiment souvent de telle sorte qu'une dame ne s'en doute pas. Panico résiste: il ne peut que s'incliner avec vénération devant les vertus de cette dame comme devant les choses divines. Ainsi la discussion se continue, les deux amis soutenant chacun sa thèse jusqu'à la fin. La dame n'est pas nommée, mais les lignes suivantes désignent assez une Beatrice :

Panico: Al parlare, voi mostrate sapere chi è la donna della quale noi ragioniamo.

Bichi: Per certo qualche cosa mi fo à creder di saperne, risguardando alle lode, che voi le date; le quali sono proprie d'una signora, il cui nome, non che altro, ha vertù di far beato chi le è fedele.

Il semble évident que la seule Beatrice dont il puisse être question ici est Beatrice Pia, l'Obizza célébrée dans les deux autres dialogues. La part faite à Alamanni dans mon introduction à propos du manuscrit où j'ai puisé les Dodici Canti, m'a paru autoriser ce rapide examen des dialogues de Sperone Speroni où il est parlé de Beatrice Pia et d'Alamanni qui l'a chantée. La grande dame si respectée que Sperone lui consacre le dialogue sur la Dignité des Femmes et que partout son nom n'est prononcé qu'avec une vénération pieuse, accueille dans la villa de Cathaio les poètes qui, en retour de sa protection, célèbrent sa beauté et ses vertus, et Alamanni est du nombre. Si l'on se reporte à ce que le dernier biographe d'Alamanni dit des relations de porte et de Béatrice, on trouve seulement: « Alamanni la vit à Ferrare lors de son voyage de 1539-1540; peut-être la rencontra-t-il encore en 1541 lorsqu'il se rendit à Venise. Nous ne savons rien de plus sur les relations du poète et de la belle Ferraraise; c'est à ses vers qu'il faut demander le reste, et ce reste se réduit à fort peu de chose [20]. » Je ne sais si je me fais illusion, mais la présence de l'Alamanni au Cathaio, ces promenades, où avec Varchi il accompagne Beatrice, ces entretiens dans les jardins de la villa, cette hospitalité qui dure plusieurs jours, jusqu'à cette aventure comique des deux poètes trouvant sous leur lit l'horrible serpent que l'on occit à grand'peine, me paraîssent nous introduire dans l'intimité du poète et de celle qu'il honorait de ses vers. Dans ses conditions, je ne pouvais négliger d'indiquer une source où l'on puiserait encore avec profit, et d'apporter une modeste contribution à l'histoire des belles dames da XVIe siècle et de leurs adorateurs ou de leurs protégés.

M. Hauvette a emprunté à Benvenuto Cellini un court portrait d'Alamanni: era bello d'aspetto e di proportion di corpo e con soave voce [21]. Sperone permet d'ajouter à ces traits, d'ailleurs si bien choisis par le grand artiste: «il est non seulement poète, mais il est beau et délicat outre mesure». L'excès de beauté dont la délicatesse est un des caractères paraît un trait tout féminin, et le dessin de la physionomie de l'aimable poète gagne sûrement en vérité à être ainsi achevé.

Le portrait que M. Hauvette reproduit en tête de son livre, d’après l'édition de l'Anarchide (1370), date évidemment de la vieillesse d'Alamanni [22]: les traits sont nobles; les yeux, très beaux, grands et doux, atténuent le caractère de sévérité qu'imprime à cette figure d'une régularité classique le nez droit et fort qui s'était sans doute accentué avec les années. Le charme d'une beauté délicate s'était effacé avec la jeunesse, ce charme qui rendait, comme le dit Morosini à Portia, si dangereux de l'aimer : cosa pericolosa il volerli bene. 

III

De l'auteur des Dodici Canti

 Dans mon introduction (V, VI), aprés avoir décrit le manuscrit où a été conservé le texte des Dodici Canti, j'avais jugé que la mention suivante inscrite à la première feuille de garde, Manoscritto originale di alcune poesie inedite di Luigi Alamanni et del Susio, obligeait à se demander si les Dodici Canti pouvaient être attribués à l'Alamanni. J'avais d'ailleurs noté déjà qu'un paraphe qui revient deux fois dans le manuscrit me semblait réunir les initiales L. A. Je me bornais finalement à citer deux pièces de l'Alamanni où sont exprimés des sentiments que l'on rencontre aussi dans les Dodici Canti, et je disais: «Je ne me crois pas autorisé à tirer une conclusion des indications que j'ai rapidement réunies; mais je ne pouvais éviter, engagé que j'étais à le faire par le titre même du manuscrit, de les soumettre au lecteur. D'autres plus compétents, si l'objet leur paraît mériter quelque intérêt, décideront avec sûreté s'il n'y eut entre Alamanni et l'auteur des Dodici Canti qu'une communauté de sentiments, une haine égale pour le nom des Médicis. »

Donc, je n'avais point d'opinion faite, je m'en remettais à celle des plus compétents.

M. Henri Hauvette, qui préparait alors son ouvrage sur Alamanni, s'émut de l'hypothèse, si discrètement présentée, et, dans le Giornale storico della Letteratura italiana (t. XXXV, p. 171-172), se hâta d'annoncer qu'il serait « bien aise de couper court, sans plus tarder, à l'hypothèse extraordinaire, grâce à laquelle M. Castets croit avoir découvert l'auteur de ces Dodici Canti ».

Pourquoi dire que je crois avoir fait une découverte, quand je ne le dis pas moi-même? Avant la publication de l'ouvrage de M. Hauvette, je ne soupçonnais point que l'on ne pouvait parler d'Alamanni sans entrer dans une chasse réservée.

A propos de celui des titres du manuscrit que je viens de citer, je remarquais: « La mention de manuscrit original, donnée au titre du recueil, pouvant s'appliquer à la première partie, m'amenait à examiner si nous ne possèderions pas un teste autographe de Luigi Alamanni [23]

M. Hauvette réplique : « Tout d'abord, il n'est pas exact que le ms. 8583 de l'Arsenal attribue ce poème à l'Alamanni. »

Mais je ne l'avais pas dit!

Dans sa thèse, M. Hauvette se borne à dire que l'attribution à Luigi Alamanni est «une supposition absolument gratuite, et à l'appui de laquelle on ne saurait faire valoir même l'ombre d'un argument: aussi échappe-t-elle à toute discussion [24]».

S'il en est ainsi, il était donc superflu d'exposer  une discussion si développée dans le Giornale. Je réponds à la pensée, et ne m'arrête pas à la forme qui cependant n'est point sans intérêt.

M. Hauvette a d'ailleurs raison d'écarter l'attribution à Luigi Alamanni. Il connaît l'écriture de ce poète et elle ne ressemble point à celle du manuscrit des Dodici Canti. En second lieu, la biographie de l'Alamanni, telle que M. Hauvette l'a minutieusement établie, ne permet point d'accepter que l'auteur de la Coltivazione ait vécu à la cour d'Urbin.

Mais il est fâcheux que les réserves que j'avais si clairement exprimées aient paru indignes de l'honneur d'une simple mention. J'avoue encore que j'ai vu avec quelque surprise que les brèves indications que j'avais données sur les sentiments de l'Alamanni, aussi bien que les citations de vers caractéristiques, aient été purement négligées, soit dans l'article du Giornale, soit surtout dans la thèse de M. Hauvette. Je lis dans celle-ci: «Le souvenir de l'Arno remonte à sa mémoire lorsqu'il regarde d'un oeil d'envie le calme avec lequel la Seine serpente au milieu d'heureuses et libres campagnes; lorsqu'il voit le laboureur français creuser paisiblement son sillon, c'est encore vers la Toscane terrorisée par l'étranger que se reporte sa pensée [25]».

J'avais cité, avant M. Hauvette, les quatrains auxquels il renvoie en note: mais, en effet, rien ne l'obligeait à mentionner autre chose que l'ypothèse dont il avait été choqué.

M. Hauvette s'étonne que j'aie pu seulement concevoir la pensée qu'Alamanni ait jamais écrit un poème aussi « détestable » que les Dodici Canti. Mais il avoue lui-même que dans le Gyrone «la versification même et le style accusent une négligence surprenante chez l'auteur de la Coltivazione [26] ..... Il est visible aussi que l'obligation de rimer l'a souvent gêné, lui a suggéré des expressions impropres et l'a parfois conduit à écrire des phrases a peu près incompréhensibles, à force d'inversions et de périphrases [27] .... Il est sans doute possible de parcourir sans ennui un ou plusieurs morceaux bien choisis du Gyrone, mais non pas l'ensemble de l'oeuvre [28]». Je ne disais guère autre chose.

M. Hauvette ne se rend peut-être point compte que d'autres que lui jugent plus sévèrement encore le Gyrone, moins sévèrement les Dodici Canti, et trouvent par conséquent qu'attribuer à l'auteur du premier de ces romans la paternité du second n'était pas en soi chose tellement irrévérencieuse. On serait d'ailleurs en droit d'être moins rigoureux pour l'oeuvre qui n'a pas été achevée et revue que pour celle que l'auteur a imprimée.

Dans l'article du Giornale, M. Hauvette déclare qu'il serait étrange qu'Alamanni, «dont l'évolution classique s'accentuait de plus en plus avec les années, se soit avisé de composer vers quarante ans le détestable poème dont on veut le rendre responsable [29]. C'est avec des principes bien différents qu'il devait entreprendre, quelques années plus tard, de traiter la matière de Bretagne ».

Je note en passant qu'Alamanni, né en 1495, avait exactement quarante ans en 1535, que la composition des Dodici Canti se place entre 1534 et 1538, et que l'auteur de ce roman était âgé de 40 ans quand il l'a commencé, ce qui prouve qu'il était exactement contemporain d'Alamanni; mais je ne prétends rien induire de cette concordance de dates. J'admire plutôt comment M. Hauvette, dans sa thèse, a pu si complètement oublier ce qu'il avait écrit dans le Giornale. Il y professe en effet, au sujet du Gyrone, une opinion très différente. Il dit que « c'est un arrêt, presque un recul, dans l'évolution de plus en plus classique qui le portait vers la reconstitution des genres cultivés par les anciens [30]». A la page 326 M. Hauvette déclare que la seule intention classique que l'on découvre dans le Gyrone est que ce poème est divisé en livres et non en chants, et que « ce n'est guère ».

Mais le Gyrone est de 1543. Il n'y avait donc pas lieu de parler, dans l'article du Giornale, de l'évolution classique d'Alamanni à propos des Dodici Canti, qui sont antérieurs de dix ans au Gyrone, où le goût classique d'Alamanni se trahit uniquement par la substitution du mot Livres à celui de Chants.

« Le seul crime du poète italien », dit M. Hauvette, à propos de ce malheureux Gyrone, « et il serait difficile d'en imaginer un plus grave, est de n'avoir pas essayé d'être lui-même; c'est d'avoir reproduit, avec une exactitude presque mécanique, un roman assez médiocre, sans que, à aucun moment, son tour d'esprit particulier y ajoutât rien d'essentiel [31]».

Tout cela est, en effet, très exact, et Alamanni est un grand coupable d'avoir rimé ce poème aussi ennuyeux que long. Mais pourquoi, si d'autres raisons ne s'y opposaient, Alamanni, avant de se résigner à imiter un vieux roman pour faire plaisir à François Ier, n'aurait-il pas essayé de composer une épopée romanesque sur les traces de Boiardo et d'Ariosto? Cette hypothèse n'est point justifiée par les faits, soit, mais en soi elle n'avait rien dont pût s'effaroucher la conscience de critique la plus scrupuleuse.

Le domaine des lettres doit être une Terre de Vérité, comme l'empire du Prêtre-Jean, mais ce doit être aussi un pays de liberté et d'échanges faciles. J'avais soumis un cas aux gens compétents: plus heureux que Guérin consultant les Arbres da Soleil et de la Lune, j'ai eu une réponse immédiate et que je crois définitive, et j'aurais mauvaise grâce à raisonner davantage sur les termes de l'oracle. Je n'ajouterai qu'un mot. Dans ces compléments à mon introduction, j'ai dû parfois me séparer de M. Hauvette sur quelques points dont je ne m'exagère pas l'importance. Je crois avoir rempli ce devoir sans ressentir aucune joie à redresser mon prochain, sans permettre à ma plume aucun écart qui pût rappeler ces zanzare du Cathaio qui, pungendo aspramente, troublaient les nuits de Beatrice Pia et des poètes ses hôtes.

En relisant les Dodici Canti, j'aurais aimé à trouver enfin quelques indications précises sur la personne de l'auteur. Je vois qui il faut me borner à renvoyer à ce que j'avais dit d'abord et à mieux présenter les dates sur lesquelles je viens d'appeler l'attention.

L'auteur parle toujours de François-Marie comme d'un personnage vivant, et fait allusion au pontificat de Paul III, qui ceignit la tiare en 1534. François-Marie mourut en 1533. L'on a donc une période de quatre ans où l'on peut placer la composition du roman. L'auteur l'a commencé à l'âge de 40 ans. La mort de François-Marie suffirait à expliquer pourquoi les Dodici Canti sont restés à l'état d'ébauche incomplète [32].

Je sais qu'il doit m'être difficile d'apprécier avec impartialité un roman auquel j'ai fini par m'intéresser, en raison de la peine et du temps qu'il m'a coûtés. Cependant, je n'en suis pas moins tenu de dire ce que j'en pense. Je trouve odieuse et abominable toute l'histoire imaginée par Alfégra pour tromper Roland. L'anneau de Gygés est prétexte à détails érotiques, dont l'on est justement froissé. La scène où la fille de l'hôtelier, une fois détrompée par Bradamante, va chercher une consolation auprès de Serpentin, a été suggérée par le passage du Guerino, où le chevalier renvoie la fille de la maison à Brandis, son compagnon de voyage. Le personnage de Sylvana est d'une heureuse invention, et les aventures de Renaud et de Guerino à la cour de Grenade ne manquent pas d'intérêt. Pour le reste, il me semble que l'auteur conte agréablement, pose bien ses personnages, sait confluire le dialogue, emploie assez heureusement les éléments de la Fable, place à propos ses réflexions morales. Je tiens compte évidemment de l'état d'imperfection où le teste nous est parvenu. En matière épique, même dans ce genre romanesque, dire que les deux tiers d'un poème supportent la lecture, est en somme un éloge. Mon opinion est que les Dodici Canti le méritent; mais, je le répète, cette opinion est à priori suspecte. Resterait à faire le départ des emprunts faits à Boiardo et Arioste et de ce qui est de l'invention propre de l'auteur, mais ce serait le traiter en classique et dépasser la mesure.

Que dire de l'homme lui-même, si ce n'est qu'il fut un des pensionnaires des ducs d'Urbin, qu'il chantait avec d'autres dans la volière dorée, où ces princes riches et généreux appelaient les beaux esprits: Cette domesticité brillante ne leur pesait point, à en juger par ce qu'en rapporte avec admiration un de ceux qui la partagèrent à Urbin, un peu plus tard que l'auteur des Dodici Canti: Ritrovaronsi l'anno 1558, a la corte d'Urbino, antico ricetto di tutti gli huomini valorosi, molti grandi et illustri poeti, cio furono Al. Bernardo Cappello, M. Bernardo Tasso, M. Girolamo Mutio, M. Antonio Gallo, et piu altri; i quali non facevano altro, che, quasi candidi et dolcissimi cigni, cantare a gara, et celebrare co loro versi la eccelsa bellezza et la molto piu eccelsa virtu de la Illustrissima Sig. Duchessa [33].

Ainsi, à l'ombre des della Rovere, se continuait la fête de la Renaissance.

Les formes dialectales éparses dans le teste et le long et enthousiaste développement en l'honneur de Venise, permettent, semble-t-il, de supposer que l'auteur était originaire de la Vénétie. Peut-être des recherches dans cette région aboutiraient elles à écarter le voile qui cache à nos regards curieux un des « cygnes mélodieux et très blancs » qui chantaient les louanges de François-Marie.

IV

EXTRAITS DU GUERINO IL MESCHINO

Les extraits du manuscrit 491 de la Bibliothèque Nationale que j'ai cru utile de donner ici, malgré l'état du teste qui est reproduit tel quel, se rapportent à quelques-uns des endroits intéressants du récit. Ils achèveront de donner une idée de la manière de l'auteur dans le Guerino.

A

ANTENISCA DEVANT LE SOUDAN DE PERSE

Essendo tornato in sullo palazo l'almanzore a lo Mischino cun molti baroni foi data l'acqua alli mani, et una damicella ionse in sulla sala como lu Amansore soldano di Persia foi posto assidere, la quale damicella era realimente vestita la quale non mostrava non avere XIII anni compiuti, cun capilli biundi et tanto bella ch'ella parea uno angelo di paradiso, et ingenuchiossi dinanti allo soldano cum diritto pianto. Ella avea ad secu dui gentili cavallieri et dui gentili cammarieri et facea si grande il pianto ch'ella non potea parlare. Dice il Mischino: Ad me indi increscie molto tanto che yo dissi: O singnore, yo vi prego che vuy habiate pieta di questa damicella che vuy vedete che per dilore non puo parlare. Fate che parla uno di quelli cavallieri per lei di quelli ch'ella ae cun seco. Et illo commando ad uno che parlasse per lei et illo dice: Santa curona, questa damicella ene filliola del re di Pers[ep]oli el quale fue Filisteno el quale Filiste[n]o ave doy fillioli masculi e questa femina, e-lli Turchi sotto la singnoria del re Chalismarte li sono venuti adosso cun 111C milia armati et anno morto il re Filisteno culli dui soi fillioli et anno presa la cicta de Pers[ep]oli, Erabacta, Cessafia et tutte le terre di Persia del fiume Regull in fine al fiume Ulano, et non e da maravelliare donde era il re Galismarco avia tanta potenza, impero ch'egli e singnore di Damasco, teni Asalta e Gudea Pulistina to spinando [sic] Saria et Ermunia, Media, Cilica, Panfilia, Isavera, Liconia, Pastigonia et Tribusunda; et a uno fratello che a nome Astilladoro chi tene tutto lo resto de Turchia et molti altri provincie et reami; et dichi: Mi singnore, comunca fo morto el nostro re si nuy non avessimo campata questa fanciulla, ella sarebbe mala capitata, et sapiati che Turchi si moveano et per la Persia cull' armata si veneano contra ad vuy, per la Felice Persia, si vuy non riparati. Per dio siavi recommandata questa pupilla, la quale pupilla, si per lu vostro aiuto non e vendicata, convien ch'ella vada mendicando. Como scacciata, ella si recommanda ad [vuy] che siti soldano di Persia.

Avendo il cavallieri compiuta la sua diceria, omne uno sussperava et cossi il soldano come li altri, dice il Mischino : Ad me incresse di quella damicella che sempre piangea et non era alcuno conforto ne speranza di aiuto; yo mi levai in pie et feci riverentia allo Amansore nostro soldano et dici : per lo dio Magomecto, questo ene grande peccato et pregovi per la fede grande de lo Apollono di cui o viduto li alberi, che vuy li dati aiuto.

B

GUÉRIN ENGAGE SA FOI A ANTENISCA

Tornata la bella Antenisca alla cieta de Persopoli, li fecero li citatini grande allegreza et grandi piaciri di tinireza, et quando Guerino la vede si acciese tutto de ardente amore et disse inverso allo cielo: O vero dio, donami gratia che yo mi difenda da questa nostra fragile carne tanto che yo ritrovo il padre mio et la mia generatione! et reciputa la dimicella cum grande honore et reverenza renderili la singnoria et delli per Governamento tre citatini, el maiore di tutti tre fue Permidesse. Et non passarino cinque iurni che Persenico nepote de lu Amansore se innamoro de Antenisca et incomminciao secreta-mente ad odiare Guerino, et per timenza de la sua spada non si demostrava et anche timea la gente di l'oste, pecche Guerino era molto amato da tutta la genta di arme. Et essendo uno di Guerino nella sua cammera infra se stesso si lamentava et doleasi del camino chi avea affare secundo la ressposta ch'egli ebbe delli artieri del Sole che in Ponente saperebbe chi fosse la sua generatione. Essendo in questo pensiero, ionse allui quello citatino chiamato Permidesse et poi ch' i-l'ebbe salutato si presero per mano, et de molte cose raionando Permidesse infra l'altre cose che illo raiuno, fue che illo lo commincio a pregare che-lli fosse da piacere di pilliare Antenisca per mullie et egli si facesse singnore del reame de Persopoli. Guerino li resspose : O nobile amico, ad me convene primo cercare li parti di Ponente per commandamente di Apollo, ma prima cacciaremo li Turchi da tutta Suria. Et Permadesse torno culla ressposta ad Antenisca la quale udita la ressposta mando a dire ad Guerino che li andasse ad parlare. Et illo inchi ando et ella lo commincio a pregare dolcimente che-lli fosse di piacere de non si partire da Persopoli et che illo pilliasse la singnoria de Persopoli; et Guerino resspose suspirando ch'egli non potea al presente pecche egli avea ancora a-ccercare mezo il mundo et ella comincio a-llacrimare et disse: O singnore mio, yo sus-perava (sic) sotto la vostra spada vivere secura nel regno che vuy mi havite renduto, et per questa cagione ve iuro et per tutti li dei, como yo sentiro che vuy siati partito, yo culli mie proprie mane mi occidero per vostro amore, se vuy non mi promectite, fenito vostro viaio, che vuy tornareti per me, et yo vi iuro asspectarivi dechi anni che mai non tolliero marito. Disse Guerino: O nobile dompna, non dire, per dio, che tu saresti vecchia. Et ella resspose : Di questo non mi curo, puro che vuy iurati di tornare ad me et di non torre altra dompna. Et mentre che queste parole erano tra loro, ionse Permidesse el citatino et Amidiosca l'ostieri et missere Amorrecto filliolo de l'ostieri, fatti richi per la virtu di Guerino, et quistoro dissero a-lloro secreto parlare et seppino come egli circava il padre suo et la ressposta ch' egli avea udito d'Apollo e da Diana; et recommandata loro Antenisca jurolla per sacramento per sua dompna et legitima sposa in presentia de quistoro tre, et promisi di tornare infra X anni et che si in questo tempo non tornasse, ch'ella fosse libera et potesse tollere marito; et iuro per la fede del summo Dio non tollere altra dompna che lei per  [moglie et] questa iuro per tutti li dei non torre altro marito, et questi tre fossino testimonii et jurarano de nolla abandonare mai, et [che] la guardia de la sua bella persona remanesse [a] li tre, et cossi basarano in bocca cullo Mischino che ssi ghiamava Guerino impalmati, et iurati la fe tutti li quatro ussirino da la cammera et l'altra matina fecero radunari tucti li maiuri de la cicta et molti altri gentili homini del regno sottoposti allei et foi per tutto deliberato che la dompna Antenisca fosse reina del reame ma ch'ella non portasse curona da quello di insino ad X anni, che Permidesse e Aminigra fossero bali da la fanciulla; e appresso ordinavano che-lla gente si mietesse in punto per cavalcare et cacciare li Turchi di tutto il paese di Persia et de Soria, et passati dechi iurni, si parti da Persopoli cum cinquanta milia Persiani, et Antenisca lasso piangendo, et andarono verso de una cicta di Persia Tinticha, e come savio capitano inchi posse il campo pecche ancora la tinevano li Turchi.

C

PORTRAIT DE LA PRINCESSE RAMPILLA

Essendo partito il famiglio de Rampilla la quale era grande de persona et bene informata, et era negra quanto uno carbone spento, cullo capo ricienuto e-lli capilli incresspati, la bocca grossa de multi dienti tutti bianchi, occhi rossi chi pareano de foco, disse il misso : Diciti ad Guerino che yo li servo la mia virginecta.

D

ENTRÉE DE GUÉRIN CHEZ LA SIBYLLE DE CUMES

Aperta la porta, lo Mischino entra dentro a di settanta una di cansere et ad hora XIIa del di, et questi damicelle dissero : Ben sia venuto missere Guerino; multi dissero che nuy sapiamo la vostra venuta. Et questi erano tre damicelle tanto polite et belle che lengua mia nollo poria dire, tanto era la loru belleze; et quando intrava dentro mi dava lu sole alla faccia, et achiusa la porta, l'una de loro mi disse cun uno falso riso: Custui sera nostro singnore. Ma yo li dissi tra me stesso : Tu non pensi bene. Et una mi levo la borrecta et la tasca et l'altra prese lo donpieri; la terza mi prese per mano, et yo possi la spata alla vagina, et colloro mi inbiammo et passammo una altra porta, et iongemo ad uno grande iardino sottu ad una bellissima logia tucta storiata, et-equi erano piu di cinquanta damicelle l'una piu bella et l'altra piu, et tutte se revolsino verso me, et in mezo di loro era una dompna allo mio parere la piu bella che yo havesse mai viduta, et una di quelle tre ch'erano cum mico mi dissino : Quella ene madompna Sibilla. Et inverso lei andavamo, et ella venia verso noi, et iunto presso a-llei mi inchinai, et ella si inchino ad me et presimi per mano et disse: Ben venga missere Guerino. Et yo la salutai in questa forma : Quella virtu che vuy aviti piu speranza ve aiuta. Et mentre che yo favellava, ella si sforzava di farimi bello sembianti, et tanto era la sua vacheza ad videre che omne corpo humano inde seria ingannato, et cum dolci solazi di risi et di belli recollentie, et data in lei tutta belleza et honesta, et li membri sono de smisurata gentiliza et di grandeza piu comunale et tanto colurita che quasi del mio preposito mi cavo, et era smarrito tra multi rosai pieni di spine, se Dio, per la sua gratia non mi avesse facto tornare la mente al petto, et dixi tre volte : lhesu Nazareno, liberami di questa incantacione! et dixili tra me nel mio core. Et ragionando cullei, la falsa mi rivolta si partio da me, et ella mi incomenza a dire tutte le pene ch' i avea sustenute da quel punto che Alexandro mi avea fatto libero per fine ad questo lamento che yo facea cullei, tucto lu viagio che yo avea facto tuctu mi disse, et poi [disse]: Voghio che tu venghi et vidi se yo one de lu thesoro quanto il Presto Iohanne. Et menommi in una sua cammera del palazo suo ch'era uno palazo grande et reale, et mostrommi tanto horo e tanto argento et tante petre et tante petre preciose et tanti iohelli et tanti richeze che ss'elli non fossero cose false, tutto questo mundo che yo havea cercato, non valea la terza parte. Et poi tornammo in una sala multa ricca cqua inchi foi apparechiato da mangiare et posto ad mangiare da tante dammicelle ch' inchi serviano ch' era una cosa maravelliosa; et quando aveamo mangiato mi meno in uno iardino che mi parea essiri intrato in uno paraviso novello nel quale erano de tutti li frutti chi per lengua humana si poctessero contare, et per questo conobbi ch'erano cose [fatate] [34] pecche erano multi frutti fore de stagione.

E

GUÉRIN RÉSISTE AUX SÉDUCTIONS DE LA SIBYLLE

La sera foi minato in una ricca cammera e-lla Sibilla venne ad tutti quelli piachiri di iochi et di solazi chi ad uno corpo humano si potesse fare per farilo innamorare. Et quando yo foi intrato nel lecto ella mi si culco al lato mostrandomi la sua bella persona e-lli soi bianchi carni e-lli memelle chi proprio pareano de avolio ; et yo Mischino da capo ripriso foi da lu ardente amore, et factomi il signo de la croche per questo non si partiva la Sibilla, ma per venire allo effecto de lu suo desiderio piu ad me si accostava, et yo ricordato de li parole de li tre romiti dissi tre volte : Ihesu Nazareno Christo, tu mi aita. Dissi celatamente dentro lo mio core questo nome; eni di tanta virtu che como yo l'ebbe dicto, ella si levo foro de lu lecto et partiosi, et non sapea quale era la cagione che la facea partire; et yo rimaso sulo tucta la nocte dormivi in pace senza essiri combactuto da ley ne de altre fate, et nissuna sappe la-ccagione. Ad questo si videa che lu animo de lu homo non posano sapere elle, si parlare nollo fa manifesto.

Culla gratia de Dio, dice il Mischino, yo dormivi tutta la nocte e-lla matina a bona hora la Sibilla mi venne ad visitare cum molte damicelle: et quando foi levato mi fo apparichiato una bella robba di seta, et uno portante leardo, et montai a-ccavallo culloro et fo quello di menato per una bella pianura et vidi questo ch'era il mercoridi, et questo di mi fo mostrato tutto lu paesi de la sapia Sibilla; et promicteami de farimi singnore; et vidi molte castelle et ville, et viddi molti palaggi et molti iardeni; ma yo inmaginai tutto questo essere incantesimi, pecche in poco loco de la montanghia non era possibile che tante cose capessero, et pero imaginai che tutte erano cose [fatate] [35], et mostravami quello che non era e pareami fare quello che yo non facea.

F

La Sibylle a raconté à Guérin son histoire, lui a expliqué savamment comment l'homme est composé de trente-quatre éléments, et lui a dit les raisons da la diversité des formes que ses sujets prennent lors de leur métamorphose en serpents. L'extrait suivant comprend les faits depuis cet entretien jusqu'au jour où Guérin recouvre sa liberté, après avoir passé un année entière dans le séjour de la Sibylle, En sortant, il retrouve Marco, personnage condamné au supplice de servir de pont pour pénétrer chez la Sibylle. -- Je reproduis le manuscrit sans essayer de le corriger, car il en est d'autres certainement infiniment meilleurs. Le livre de la Sibylle est cependant celui où le copiste paraît s'être le plus appliqué à ne pas gâter le texte.

Poy che yo ebbe intiso la ccagione de li sopradicti vermini e 'l pecche illi deventavano de divariati condicioni, et como erano appropriati ad setti peccati mortali, rendivi gratia a Dio et pregaillo che mi guardasse da tanta miseria et pregaillo che mmi desse gratia che yo eusisse sano de l'anima et de in corpo, et che yo ritrovasse il patre mio e lla mia matre et alla fine mia mi diga gratia de mi salvari l'anima mia, et dicoti, lectore, che in quella septimana yo foi multo stimulato et molestato et tantato de lusuria cum omne modo de intencione ch'elli sapeano o pothiano sapere, ma yo sempre mi recomandai ad Ihesu Nazareno Cristo, et lui mi aiutava. Et omne matino yo diceva li septi salmi penitenciali et multi orationi ; et cum questi fatighe yo passai quella septimana tanto che yo li vidi una altra volta tramutare in figura prava et pessima, et quando foruno tornati in loro, yo la pregai multo per la virtu in che piu speranza avea ch'ella mi dicesse ch'era il padre mio poi ch'ella mi lo avea detto ca la sapeva. Et ella mi ressposi de luxuria si lo volea sapere, e yo intacecti et nolli ressposi. Ella si adiro che tutto lo [a]nno passo, et mai non appi da lei altra ressposta ch'indi havesse havuta insino ad questo di essendo presso ad tre iurni alla fine de l'anno le fate tutti erano deventati vermi secondo che la divina iusticia havia ordinato, et yo imaginai como poctesse sapere chi era il padre mio, et pensando como mi avea perduto uno anno, multo mi confortai et deliberaimi di pregare da capo la Sibilla, et s'ella non mi lo volesse dire per preghieiri, di scongiurarila, et como ella fo tornata in sua figura humana andai a llei et in questa forma li parlai : O savissima Sibilla, yo ti prego per la tua virtu, ti sii di piacere de dirimi chi foruno li mei antiqui et che ene de lu padre et de la matre mia ad zio che non abia perduta tanta fatiga indanno. Ella risspose : Ad me incresse che t'o dicto quello che t'o dicto, impero che tu si nato de gentile linghiaiu et si tanto villano cavallieri. Quando yo intisi la sua rissposta tutto turbato cum ira parlai verso lei : Per quella virtu che soleano avere le foghie che tu ponivi insullu altare, almeno per quelle così vanne forme mostrando vera la tua proficia et non curavano il suffiare del vento [36], ti prego che tu mi insinghi il patre mio. E-lla Sibilla s'inde rise et disse: El duca Enea Troyano fo de piu gentile condiccione di te, et pero lu condussi per tutto lo Inferno et mostraili lu suo padre Anchise e quale gentili Romani che di lui doveano nassire, profetandoli il ponimento di Roma, como car disso Carmenta matre del Re, et v'ando parlando d'Ercule [37], et trasi lo a salvamento da lu Inferno. Ma toccai a stare tre iurui et si tu remanerai assai in captivita per te far anno, et dicoti che da me et de altra persona chi in questo loco sia, non poterai sapere che tu sappi di tua schyacta. Dice Guerino: Yo avendo puro la volunta di trovare lo mio padre, vinci la mia ira, et da capo li conmenciai ad promettere ch'ella mi lo insinghiasse che allo mundo yo li daria bona fama, decia la sua nobilita et teneria celato la loro tramutacione di figura umana in brutti vermi, ma sulo la sua nobilita ot belleza direi. Non altra mente ella mi resspose [cum] propria intencione femminile che non curano ne honore ne paventato ne richeza per contentare lu loro appetito e abandonano lu amore de Dio e del proximo per questa dureza che yo vidi in lei, mi ionse ira sopra ira et dissi verso lei : Oy iniquissima et rinigata fata maldecta da lu eterno Dio, yo ti sconiuro per la divina potencia Patre et Filio et Spiritu Santo che tu mi dici chi e il patre mio sincomo tu mi dicisti che sapivi chi era. Et ella mi respose: O falso cristiano, le tue sconiure non polsino offendere ad me, impero che yo non sono corpo fantasco ma sono et foi di carne et osso como si tu, solamente per lo mio difetto lo divino iudicio mi ave cossi condingnata. Va ad scongerare le demonii li quali non anno corpo et li spirti inmundi, che da me non pot[r]esti alcuna cosa sapere piu innanci, et nanti che tu lo sapia, tu provarai l'ultime parti di Ponenti e-lli setti circhi de lo Inferno et lla ti serra mostrato tuo padre per figura. Per queste parole, o lettore, yo molto inpagurai temendo non trovare mai il mio padre sino di po la mia morte dampnato alli pene infernale. Non dimeno feci bono coro et dissi : Il tuo iudicio non serra vero per la gratia de Dio. Allui per confessione posso alla penitencia tornare, et cossi faro. Or fammi rendere tutte li cose che yo arricai in questo maldecto loco. Et ella conmando che mi fossino dati, et fommi venduta la mia tasca, et la mia spata, cum doi pani dentro et lo figile e lli solfanelli et l'esca, uno dopiere intero e 'l muzicone. E lla Sibilla mi disse : Non creda la tua ira potere offendere ad me che tu ne altri persuni mortali non mi po fare ni male ni bene. Iudicato ene di quello chi di me debbe essere. Et sparimmi da nanti. Et da questo punto in qua nolla vidi mai piu, et conobbi tutte li loro figure essire adirate et disg[razi]ate inverso di me. Et immaginai non essere per altro si no per la invidia et per dilore che non aveano potuto mettere [mi] nel loro numero dovo loro vicii, et da po che yo ebbe avuto tocte li mie cose ch'inchi stetti tre iurni, et omne matina yo vengraciava Dio et dicea li septi salmi penitenciali et multi orationi et sempre: Ihesu Nazareno, tu mi aiuta. Et cossi stetti infine il terzo iurno, et la matina dicti li mie orationi, conminciai a cercare la porta donde yo era intrato, ma nienti mi venia a dire. Per questo cominciai ad avere pagura, et ricomandai mi a Dio per la sua gratia et misericordia non mi lassasse perire. Veramente parea ad me essere ad uno forte [l]aberinto piu scuro che quello chi fo facto i[n] Greti al Minotauro divoratore de li Antenaxi tributati per lo iudicio de Minos.

Essendo l'ultimo di, all'ora di nona, dice il Mischino, venne ad me una doncella, et dissimi: O cavallieri, pecche ti stormenti? forza ene a nnui per la divina potencia di mostrare ti l'ora et lo punto che tu indi devi ussire, et pero non ti sbagottiri et vieni presso ad me et yo ti mostraro la porta et la uscita di questa habitacione. Et yo li andai direto et appresso a llei sequitai pieno de alligreza pecche mi convenia mostrare a dire l'ora et lu punto. Ella mi meno per uno cortillio per lu quale yo canossivi esseri passato quando entrai; et iunto, Lettore, in verita tutto quello anno ch' inchi era stato mai non vidi quillo cortillio ne la porta alla quale noi iungemmo, et avea li viduti multe volte in anima, ma la forza di loro [fu] raione non mi lassiar [e] videre; et questa damicella mi disse remanire, mi faria perdonare de la Sibilla, et ancora si ingenghiava de ingannari me. Yo ressposi che voria piu tosto la morte ca essire iudicato in quello loco culloro. Ancora mi disse: O nobile Guerino, di te mi rencresse, et dirotti quello chi ovo nell'animo. Sappi si in questo tempo chi tu si stato in questa habitacione tu havissi passato il punto de la morte per questa stancia, pecche in questo loco non more mai persona, si no como tu ai viduto per fine al di de lu Iudicio divino, ma si tu in questo anno fossi stato allo mundo, tu havissi devuto morire. Mettere la mano oy lo digito da fore di questa porta, subito tornavi tanto quanto da fore ne mecterai in cennere. Et yo li ressposi : Non ti venga pieta di me che ad me midesmo impero che la fede, la speranza et la carita chi one in Dio mi cavera all' anno santo di quisto brutto et laido loco che vollio stare innanti alla misericordia de Dio che stare in tanto obrobrio [e] vituperio quanti stati vuy. Ora aperimi la porta. Et ella asspito uno pocu et poi mi aperse, e disse : Te prova cullo digito. Yo gridai : Yo voghio andare ad trovare Marco cambiato de si bella figura a brutto verme figurato serpente. Et ella aperse la posta, et yo comenzai ad alta voce: Domine ne in flore (sic) tuo ariguas lue neque in ira tua corripies me, et saltai fore de la porta. Et ella disse : Va, che tu non pochi trovare scatta tua. Et yo la intisi et dissi: Va et di alla Sibilla che yo so vivo et campato et viviro sano et alegro per la gratia de Dio, et salvero l'anima mia. Et vuy in questa scelerata perduta vita vivere omne iurno morendo, deventando de belli figure brutti vermini et pessime bestie irraionevole per li peccati [che] mutano la vostra figura et laida [la fanno]. Et ella inserro la porta et yo acciesi il dompieri et poi fichi oratione a Dio et allui mi recommendai et poi mi mossi.

La damicella da po li parole riserro la porta, et yo fatta la oratione intrai in camino per la scura tomba, et quando mi parse essere dovo yo trovai Marco comenciai a gridare : Ihesu Nazareno Cristo, fammi salvo. Et poi ghiamai Marco ad alta voce dicendo : Yo m'inde vao. Allora yo sentivi mughiere et gridare piu di cento per dolore ch' ebbino di me chi m' inde andava. Yo mi fermai et ghiamai Marco. Et illo mi resspose et disse : Che adimandi ad me? Et yo li disse : O Marco, yo ritorno ad videre la tua citate; che novelle voi che yo dica di te? Non ne dire ni male ne bene. Yo lu ademandai si avea speranza de partirisi da quello loco. Et illo mi resspose : Allo di de lu iudicio pa[r]teremo de dolore pieni et afflitti piangendo di questo loco tucty quanti, et non asspecta[m]o la secunda morte. Et yo li dici: Adunca 'si tu morto, po che aspetti la secunda morte. Resposimi : Yo non sono morto ma so piu peiu che morto, considerando dovu yo sono per quello peccato de accidia e di pigricia et di negrigencia. Et dicte queste parole si percuotea in terra; et cossi faceano multi altri chi stavano in questo midesmo loco per simile peccato. Et yo li dissi : Perche non vi occiditi l'uno l'altro et usseriti da questo tenebroso loco. Ressposimi: La morte noi serebbe vita ma nuy non possiamo perche lo divino iudicio e terminato che nuy stamo equa cossi in fine a tanto ch' egli venera a indicare al mundo et che li tronbe soneranno et diceranno: Veniti allo iudicio; et allora inchi sera tolta le vita naturale, et resussitati anderimo allo iudicio. Ancora ademandai: Haviti vuy veruno amore in Dio oy in nui oy inverso nissuna altra creatura? Ressposimi Marco : Nissuno amore regna in nuy, ma nuy portamo odio et invidia alli brutti vermini chi sono allo mundo; non e si brutta cosa allo mundo che nui non volessimo essire piu tosto che cqui. Or pensa se nuy portano invidia alli altre cose piu belle et quanto invidia portu ad te, che puro mi era uno poca de allegreza pensando che tu chi ai cercato tutto lo mundo, et fatigato tanto, disse, cum tanta virtu, fosse remaso lla dentro culla Sibilla avendo facto tante bactallie, et una vile et vana femmina, piena de iniquitate, te avesse vinto. Et sappi per vero che per la tornata che tu fai in direto mi dai tanto acressimento de dolore che lo mio dolore si invene radoppiato. Et yo li ressposi: Ancora ti voghio aiongere maiore dolore, impero che yo m'inde andero ad Roma et pilliaro confescione da lu santo Papa patre di Roma, et renderommi in culpa de li miei peccati, et conmunicarommi. Et vuy remaneti in questo brutto loco. Promecto vi de farivi scomunicare. Allora tutti si incominciaro a ffare beffa di me, et cominciarono multi de li altri a dire: el iudice che ss' a indicati e ssi grande che sua sentencia non si po appellare. Per questo nonni curano d' essiri scom-municati, che nuy non potuno avere peiu che habiamo. Et yo li ressposi : Et cossi vuy maledico ve remaniti. Et prisi mio camino, et quando passai il flumicello [Marco grido]: Va, che non trovi mai il padre tuo ne lla tua generacione, et mai non polsi avere posa. Yo m' inde rise, perche tanto mi possono nocere la loro biastema quanto po iuvare a lloro li mie orationi, si lo divino iudicio l' a iudicati. Cossi montai l'erta per le tenebre sotto, et in capo di quella [salita] vene meno il dompieri et yo acciesi l'altro et misimi in camino.

Ferdinand CASTETS.

Note

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[1] Le sommaire que Gaspary donne du Meschino (Geschichte der ital. Literatur, II, p.265) oublie trop des faits essentiels: l'amour dont Guerino est d'abord épris pour Elisena, son amour pour la belle Antinisca, son voyage au pays du Prêtre-Jean, la mention précise qu'il a recours à la sibylle de Cumes (le royaume enchanté d'Alcine ne peut que tromper le lecteur). Si mutilée que fût son édition (V. sa note à cet endroit), il semble difficile que ces parties aient été omises. D'ailleurs, Dunlop et Ferrario pouvaient être consultés. Si je relève ces imperfections, c'est uniquement pour justifier le développement que j'ai donné à l'étude du Meschino à propos des Dodici Canti. Il m'était vraiment impossible de me borner à renvoyer à l'ouvrage de Gaspary, ouvrage dont, autant que personne, je reconnais le haut mérite.

[2] Naturalimente pare de consuetudine che li homini se delectano de udire novelle li aventuri et cose anticque fossero noia siano stati palisati alla volgare gente, pecche cose anticque et non palesate parino nove alla mente di quelloro che no le anno piu udite, per questo me sono delectato declar[are] molte ystorie novelle avendo piacere, de molte ystorie trovai questa legenda che molto mi piacque....

[3] Era la terra in grande dulore, via sopra a tutti era adolorata la dimirella, la quale romasa gravida d'uno fimciullo mastino el quale ebbe nome Pelione Lapares, et foy di maiore prudesa che non foi il parse, et feci grandi bactalie [cum] multi franchi singnori, specialimente cum soi fratelli nati in Taranto, como la storia dice seguendo per ordine. Il Meschino cavalco.....

[4] D'aprés Guérin, la Mosquée consacrée à Mahomet est beaucoup plus petite que l'église de Santa Maria Ritonda qu'il a vue à Rome. L'almanzor se déchausse avant d'y entrer. A l'intérieur se tenaient l'Archaliffe et ses prêtres. Jusqu'à mi-hauteur les murs étaient blancs et noirs au-dessus : il y avait deux fenêtres et deux portes, au levant et au couchant ; au milieu était un autel avec un cercle d'albâtre et une bordure d'or. Autour de l'autel des prêtres criaient, mais Guérin ne put comprendre ce qu'ils chantaient. Sous la coupole était une cassette de fer poli, longue d'une brasse et un peu moins large, qui demeurait suspendue et ne touchait à rien: Je connus alors la tromperie du faux Mahomet, car je sus que cette église à partir du milieu de la hauteur était toute en calamite, la quelle est une pierre marine d'une couleur entre le noir et le gris (bigio), qui a pour propriété d'attirer le fer par sa fraicheur. Et cette calamite a encore une autre plus grande vertu qu'en touchant la pointe d'un fer léger..... si l'on met le fer en équilibre, la partie qui aura touché la calamite se tournera vers la Tramontane, et pero li naviganti vanno securi per lo mare culla stella e col partire de la carta et de bossecta de la calamita. (Et per questa raione l'arca di Magomecto ch'eni di ferro sta susspesa pecche la calamita la tene.). - Andréa connaissait donc l'usage de la boussole. Quant à l'église Santa Maria Rotonda, surnom dû à la forme du monument (dans les vieux textes français: Nostre Dame de la Ronde), c 'est le Panthéon d' Agrippa que Boniface IV consacra en 610 à la Vierge et aux martyrs, d'où le vocable: chiesa di S. Maria ad Martires. Raphael Balthazar Peruzzi (le peintre architecte, l'auteur de la Farnesina et du Palais Massimi), Jean d'Udine (par qui Raphaël fit exécuter la décoration des pilastres et des murs des Loges), Annibal Carrache, d'autres artistes y ont leur sépulture.

[5] Avendo udito Guerino che in sullo monte era uno indivino el quale avea nome Galgibat, si mose da Tunisi cum certe guide et ando ad quello conte et trovo quello vecchione, et illo lu adimando si li sappesse insinghiare chi fosse stato suo patre e-lla sua madve. Respose che no. E-llo Mischino lu adimando si in Africa piu verso Ponente si trovaria che li lo saperia a dire. [Respose] : Andando ad monte Adtalente eìli altri canoscuno certi corsi di stelle et quelli de la natura secundo il curso de li cieli debia alcuna volta producere, ma che illi ti possano a dire el tale fu tuo padre, questo non sanno; ma perche vuy [siete] gentile et da bene, yo vi mettero in bona via. Nui trovamo per scriptura che la Sibilla Umana non e ancora morta et non deve morire dacqui ad in finem mundi, et questo trovamo ca ella ey in Ytalia nelle montanghie de Penino le quale vengono per lo mezo de Ytalia, e sentiamo ca ella ersi in nel mezo de Italia. Se vuy andate allei, ella vi sapera diretto adire perche ella sa tutte le cose passate e-lli presenti, et si tu non vai allei yo non saperia insinghiare dove tu possi sapere nel mundo. - Dans mon Introduction j'ai omis de dire comment Guérin apprend qu'il doit consulter la Sibylle de Cumes.

[6]Ranke. Zu der italienischen Poesie, mémoire lu à l'Académie royale des Sciences. Berlin, 1837, pag. 3, note.

[7] L'expression Pays-de-Vérité, employée plus haut, semble de l'invention de notre auteur. Pour le fond, il s'inspire de la lettre fameuse attribuée au Roi-Pontife : 51. Inter nos nullus mentitur, nec aliquis potest mentiri. Et si quis ibi mentiri coeperit, statim moritur i. quasi mortuus inter nos reputatur, nec eius mentio fit apud nos i. nec honorem ulterius apud nos consequitur, 52. Omnes sequimur veritatem et diligimus nos invicem. Adulter non est inter nos. Nullum vicium apud nos regnat. Friedrich Zarncke, der Priester Iohannes, erste Abhandlung, p. 90.

[8] Dans le Guerino, comme dans Joinville et dans la carte catalane de 1375, par Babylone il faut entendre le Vieux-Cairo.

[9] Norgalles, dans le cycle d'Artus, est un pays limitrophe des royaumes de Logres et de Sorelois. - Arimathie: le texte donne di Brama, mais Arimathie s'était déjà transformé en Baramachie. Lôseth, Le roman en prose de Tristan, etc., p. 498, 1. 39. L'on a Joseph di Barimattia dans le Volgarizzamento toscano des Voyages de Mandeville, éd. Zambrini, I, p. 98). - Dans son voyage en Angleterre et en Irlande, Guérin, après avoir vu Antona et Londras, se rend à la hâte a Norgalles où il trouve son ami Dinamon (et non plus Diamon). Celui-ci voudrait lui faire accepter en mariage sa sœur âgée de quinze ans: mais Guérin refuse et reste fidèle à la belle Antinisca. Dinamon s'offre à lui pour l'accompagner en Irlande.

[10] Quand Guérin prend congé de l'empereur, celui-ci voulait lui donner une escorte; il la refusa et n'accepta qu’une somme d'argent: egli nolla vole, ma certi danari indi porto.

[11] M. Rajna, dans son étude sur les Reali, analyse avec une précision parfaite les procédés de l'auteur et juge la valeur littéraire de son oeuvre. Je ne puis que renvoyer à ces pages magistrales. V. surtout p. 239-309. Je solliciterai néanmoins quelque indulgence pour le Guerino, où le désaccord est bien moindre entre la nature du sujet et la manière de l’auteur que dans les Reali, où c'est la matière de France qui est en cause.

[12] La légende de ces arbres prophétiques est plus vieille que le Guérin. Mandeville décrivait l'Arbre du Souleil et l'Arbre de la Lune qui parlèrent à Alexandre et lui annoncèrent trépas (Denis, Monde Enchanté, p. 114); teste da volgarizzamento antico toscano: Da questa riviera, a XV. giornate dilungi, si va pe deserti, e sonvi gli alberi del sole e della luna, e quali parlarono ad Alessandro Re e predicerono a lui la morte sua. Ed. Zambrini, II, 188.

[13] D'aprés le Guerino, les montagnes qui s'étendent vers l'Inde finissent par cacher la Tramontane (l'étoile polaire), et sur la mer des Indes on navigue en se guidant d'après la stella Ostra, l'étoile australe ou du midi. Andrea savait que l'Hindoustan est borné au Nord par les plus hautes montagnes du Monde.

[14] Le mont de Carène, situé au-delà du désert de sable, grand outre mesure, dont la cime atteint au ciel et sur lequel s'étend une plaine de cent milles (Orl. Inn. II. 16, ott. 15, 16), est-il emprunté à la géographie du Guerino? Notre chevalier, dans son voyage aux Arbres du Soleil et de la Lune, rencontre des montagnes appelées Coronas ou Corone, les plus hautes montagnes du monde, qui s'étendent de l'Arménie aux Indes. A un endroit, le guide dit: Ora siumo nuy in Persia in uno reame chi a nome Parthioma Mauriticha. Cette étrange qualification de la Parthiène a pu créer une confusion dans l'esprit de Boiardo qui place en effet sa montagne de Caréne en Tingitane (II, 16, ott. 14). D'autre part l'on a vu que le vieux Galgibat apprend à Guérin qu'il y a en Afrique sur une montagne qui paraît située entre le Couchant et le Midi, des astrologues savants. Le protecteur de Roger ne serait-il pas du nombre? - Guérin en descendant des montagnes traverse l'Arachosie qui, dans les cartes de géographie ancienne, confine à la Chaarène. Peut-être a-t-on là l'origine du nom des montagnes Corone, puis Caréne.

[15] Dans mes Recherches sur les rapports des Chansons de Geste et de l'Epopée chevaleresque italienne, entre autres choses, j'ai tâché de démontrer: 1° que dans le Maugis d'Aigremont l'on a le trait d'union entre le récit épique de nos trouvères et les romans du cycle breton; 2° que le Rinaldo da Montalbano, si important dans la formation de l'épopée italienne, utilise les données essentielles du Maugis. L'épisode lui-même de l'enchanteur déguisé en cardinal que M. Rajna jugeait invenzione italiana senz' altro, est emprunté pour le fond au Maugis français (V. P. Rajna, Rinaldo da Montalbano, p. 21; mes Recherches, p. 201, 215, et Maugis d'Aigremont, v. 4452-4627). Cette Chanson de Geste me parait donner déjà en France l'orientation que la légende des Fils Aymon prendra définitivement en Italie. Dans une oeuvre médiocre se cachait un germe qui fut d'une fécondité merveilleuse. Je me permets d'insister sur cette position du Maugis dans l'histoire littéraire, parce que Renaud de Montauban, comme M. Rajna l'a si bien montré, est le protagoniste du roman chevaleresque en Italie et que par suite c'est dans les récits dont il est l'objet, que l'on doit et l'on peut étudier les transformations de la matière épique transmise à l'Italie par les Jongleurs français. Rinaldo, p. 97. Or, c'est dans le Maugis que l'histoire des fils Aymon prend les allures du roman.

[16] Peneia nympha ou Peneis, fille du fleuve Peneus, plus ordinairement Daphné (laurier). Ov. Metamorph. I, 452 sq.

[17] Il fallait pour cela que Guérin vint à son tour aux Jardins de Sylvana où est le chêne d'émeraudes chargé de glands d'or, etc. (ch. IV, oct. 38, sq.). Sylvana eût alors révélé à Guérin l'avenir de sa race (ibid., oct. 41 - 42). Pour les armoiries et le chêne symbolique, cf. I, oct. 6; VI, oct. 36; XI, oct. 90; XII, oct. 37, 86- 89, 96-97.

[18] Tous ceus qui dans ces derniers temps se sont occupés de Tullia d'Aragona, ont traité du dialogue de l'amour. L'édition des dialogues de Sperone Speroni dont je me suis servi, est celle des fils d'Alde: Dialog[h]i di S. Speroni novantente ristampati et con molta diligenza riveduti et corretti, Vinegia, 1543. M. Angelo Solerti, entre autres renseignements qu'il avait eu l'obligeance de me communiquer, m'indiquait l'ouvrage de M. Bottari: Dei dialoghi corali di Sperone Speroni, Cesena, 1878, mais je n'ai pu me le procurer à temps.

[19] Les poésies de Bernardo Tasso, publiées en 1531 à Venise, lui valurent la faveur de Ferrante Sanseverino, prince de Salerne, qui l'appela à sa cour et lui constitua un revenu de 900 ducats. Il suivit son patron dans diverses expéditions, en Afrique, en Flandres, en Allemagne. Le prince l'autorisa à se retirer à Sorrente pour s'y livrer plus librement à l'étude. En 1517 Sanseverino accepta d'aller avec d'autres députés solliciter de la cour impériale que l'inquisition ne fût pas établie à Naples: Bernardo l'y avait encouragé. A la suite de cette démarche, le prince dut chercher un asile à la cour de France où le fidèle Bernardo l'accompagna. Bernardo recevait de Sanseverino une pension annuelle et le roi Henri II se montra d'abord libéral envers lui. On se refroidit néanmoins bientôt, et la gène à laquelle il fut réduit et la mort de sa femme Porzia de' Rossi, l'amenèrent à prendre congé. Guidubaldo II, duc d'Urbin, l'accueillit généreusement et je vois dans les notes de Dionigi Atanagio qu'en 1557, celui-ci fut invité, par le duc et sur la prière de Bernardo, à venir revoir l'Amadis. L'Atanagio vint à Pesaro, ove desideroso con la diligentia, et con la prestezza di sodisfare al Principe padrone e al gentilhuomo amico, facendo piu fatica, che le sue deboli forze sostener non potevano, fu costretto da tre volte in su a giacere gravemente. Tiraboschi, VII, p.1228-1230, Dionigi Atanagio, de le Rime di diversi nobili poeti Toscani, t. I, note au f. 199, a - M. Hauvette ne paraît point connaître ou admettre le voyage de B. Tasso, en France vers 1558; il dit en effet: « Giovanni Rucellai en 1520, Bernardo Tasso en 1528 et en 1545, ne faisaient en France que de fugitives apparitions pour s'acquitter de missions spéciales. Henri Hauvette, Luigi Alamanni. Paris, Hachette, 1903, p. XVI. Peut-être H. Hauvette en cet endroit ne pensait-il qu'au régne de François Ier.

[20] Op. 1. p. 166. Dans les lignes qui précèdent, M. Hauvette dit: « Beatrice Pia, seconde fille de Lodovico Pio, était issue d'une famille princière qui, dans une résidence de troisième ordre, Carpi, avait donné à la Renaissance quelques-uns de ses Mécènes les plus distingués. »

Cette tradition se continuait dans la famille, car je vois que l'Atanagio, dans le commentaire de l'un de ses sonnets adressés à Ridolfo Pio, cardinal de Carpi, dit de lui qu'il était un des plus anciens et plus aimables seigneurs et bienfaiteurs qu'il avait eus à Rome.

Telle que Beatrice nous apparaît dans les dialogues de Speroni, son attitude tient en effet du Mécène, de même qu'il y a une nuance particulière dans les louanges qui lui sont offertes. Le sonnet de Varchi que M. H. cite page 168, après avoir énuméré en un quatrain les autres femmes aimées par Alamanni, finit par une image grandiose en l'honneur de Beatrice : De même qu'une source abondante, après avoir embelli tour à tour ses deux rives (ici les noms des simples mortelles),

Poscia raccolte in un sue forze al fine

Per dar suo dritto a Teti, con dorate

Arene entra nel mar carco di prede;

E voi raccolto ogni sapere e fede,

Nell' ampio e cupo mar delle divine

Lode di Beatrice entrate.

[21] Op. 1. p 113.

[22] Op. 1. p. 95. M. Hauvette a essayé de peindre, non seulement, la physionomie morale du poète républicain et patriote, mais sa physionomie proprement dite : « Si son visage réflétait exactement son âme, ses traits devaient avoir une expression grave et douce, d'une gravité qu'avaient accentuée les mécomptes et les tristesses d'une vie agitée, d'une douceur qui était innée.... Causeur aimable dont le regard devait souvent se voiler de mélancolie... ». Ce n'est pas le portrait complet d'un de ces poètes de la Renaissance qui consacraient à l'amour une bonne part de leur temps et de leur talent. Alamanni a aimé beaucoup et a su se faire aimer : il plaisait aux dames parce qu'il était bello et delicato oltra misura. Et ses amours pour Flora, Cynthia, la Ligura pianta, la Vermiglia Rosa, Beatrice Pia lui ont dicté tout un Canzoniere. L'expression mélancolique me paraît très contestable.

[23] Le mot inédite n'était pas absolument injustifié, et je constate aujourd'hui que d'aprés M. Hauvette lui-même, si d'une manière générale les nombreuses poésies données dans le ms. de l'Arsenal comme de l’Alamanni, sont empruntées à une édition, il en est une assez importante, qui lui a paru inédite, sur l'authenticité de laquelle il hésite à se prononcer, et qu'il a imprimée dans sa thèse, comme j'avais imprimé les Dodici Canti.

[24] Op. I., p. 421.

[25] Op. l., p. 180, n° 3.

[26] Op. l., p. 328.

[27] Op. 1, p. 329. M. Hauvette cite à ce propos une octave qui eût dû le rendre plus indulgent pour les Dodici Canti:

Non vedete voi ben, signor mio caro,

Che amor fu prima et la natura al mondo

Che aspra legge facesse il nodo avaro

Del sponsalitio duro et ingiocondo?

Che i padri empi et le madri a paro a paro

Ne congiungesser, lassi! et non secondo

Il natural desio che ne sospinge,

Ma secondo che 'l commodo dipinge.

L. V, st. 130.

[28] Op. 1., p. 331.

[29] Un auteur est responsable de ce qu'il publie, non des notes, des ébauches plus ou moins réussies, plus ou moins informes que l'on trouve dans ses papiers.

[30] Op. 1., p. 332.

[31] Op. 1., p. 328.

[32] Dans une lettre aimable et encourageante (mars 1900), M. Emilio Teza, tout en m'engageant, avec sa bonne grâce ordinaire, à renoncer à l'hypothèse de l'attribution à l'Alamanni, et en m'indiquant diverses fautes du teste ou de l'imprimé qui avec d'autres auront leur place à l'errata, me proposait pour ce poème le titre de l'Angelica: il me tenterait fort; mais je crois plus sûr de conserver la simple désignation du catalogue: celle-là du moins échappera à toute critique.

[33] Dionigi Atanagio, op. 1. I, note au fo 196, b.

[34] Ms.Fatale.

[35] Ms. fatale.

[36]                               Foliis tantum ne carmina manda,

Ne turbata volent, rapidis ludibria ventis.

En. VI, 74

[37] En. VIII, 339, 193.

 

 

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Ultimo aggiornamento: 28 agosto 2011