Ferdinand Castets

INTRODUCTION

à

I DODICI CANTI

ÉPOPÉE ROMANESQUE DU XVI- SIÈCLE

di Anonimo del '500

 

Ringrazio per la preziosa collaborazione Adriana Pozzi

Edizione di riferimento

Castets (F), I dodici Canti, in Revue des langues romanes, publiée par la Société pour l'étude des langues romanes, Montpellier 1898-1890-1900-1901-1902, reprint 1970

INTRODUCTION

par

Ferdinand Castets

1° Le roman italien Guerino il Meschino; - 2° Résumé de ce roman d'après Dunlop et Ferrario; - 3° Importance du Meschino; - 4° Les Dodici Canti composés pour donner aux della Rovere un ancêtre pris dans la légende épique, Guerino il Meschino; - 5° Description du manuscrit 8583 de la Bibliothèque de l'Arsenal; - 6° De l'auteur des Dodici Canti; - 7° Résumé de ce poème.

I
Le roman italien Guerino il Meschino

Il ne semble pas qu'aucun roman chevaleresque ait obtenu en Italie, à la fin du moyen âge, un succès égal à celui du Guerino il Meschino [1]. Les éditions anciennes que l'on possède de ce teste sont nombreuses et se suivent de près : 1473, 1475, 1477, 1480 (deux), 1482 (deux), 1483, 1493, 1498, 1503 (V. Melzi Tosi, Bibliografia dei romanzi di cavalleria, p. 172-181). Traduit en francais au XVe siècle [2], il a été inséré dans la Bibliothèque bleue. Sa renommée a été durable, puisqu'il a été réimprimé à Venise en 1778, 1802 et 1816.

Dunlop, dans son History of Fiction, a consciencieusement résumé ce roman qu'il considère comme tenant à la fois du conte dévot et du récit chevaleresque [3]. C'est certainement un mélange des deux genres, et par là il était tout marqué pour se concilier le goût populaire. Vers le milieu du XVI° siècle, il fut mis en vers par Tullia d'Aragona [4], et c'est sous cette forme qu'il a été analysé par Ferrario dans son histoire générale des romans de chevalerie et des poèmes romanesques italiens [5].

Le sujet est présenté comme suit en tête de la première édition du roman en prose:

In questo libro vulgarmente se tratta alcuna ystoria breve de re Karlo imperatore, poi del nasimento et opere di quello magnifico cavalieri nominato Guerino et prenominato Meschino, pe lo qualle se vade (sic) la narratio[n]e de le provintie quasi di tutto lo mondo e de la diversita de li homini e gente, de loro diversi costumi, de molti diversi animali e del habitatione dela Sibilla che se trova viva in le montagne in mezo d'Italia et anchora del inferno secondo dechiara la ystoria seguitando lo exordio.

Le Guerino est donc l'histoire d'un chevalier errant, qui parcourt le monde et les peuples les plus divers, rencontre les ennemis les plus étranges, interroge la Sibylle et descend en enfer.

Le héros lui-même est fils de Milon de Tarente, quatrième fils, d'après les Reali, du redoutable Girard de Fratte qui a un rôle si important dans la légende d'Aspremont; il appartient à la Maison de Monglane, d'où sort, par Aimeri de Narbonne, l'illustre geste des Narbonnais.

La généalogie française, d'après Albéric des Trois-Fontaines (G. Paris, Hist. poét. de Charlemagne, p. 469), beaucoup moins chargée de descendances et de noms que les généalogies italiennes, donne le tableau suivant:

 

Guerino il Meschino, fils de Milon de Tarente, représente Simon de Pouille (ou Aimeriet), fils de Milon de Pouille et, comme lui, est cousin-germain d'Olivier, l'ami de Roland, le frère de la belle Aude.

Cette parenté est le seul trait d'union que l'on puisse relever entre le roman italien et nos chansons de geste;  il Meschino est un roman d'aventure où l'auteur accumula les mentions qui lui paraissent les plus propres à intéresser la curiosité de son lecteur, sans songer nulle part à rattacher son récit aux légendes épiques du moyen âge français. J'essaierai d'en donner un très court sommaire d'après les résumés de Dunlop et de Ferrario [6].

II

Charlemagne, ayant délivré des Sarrasins le royaume de Naples, en confia le gouvernement à Guichard et Milon. Celui-ci, sur la réputation de beauté de Fenisia, princesse d'Albanie, en devient amoureux, attaque et prend Durazzo, et épouse Fenisia qui lui donne un fils, Guérin. Napar et Madar, frères de Fenisia, veulent se venger, s'entendent avec les habitants de la ville, y pénètrent la nuit, s'en emparent, et Milon et Fenisia sont jetés dans une prison obscure. Guérin est sauvé par sa nourrice, tombe entre les mains de corsaires, est vendu à Constantinople, élevé par Epidonio qui en fait don au fils de l'empereur Alexandre. On le connaissait sous le nom de Meschino (malheureux) et lui-même ne se doutait point qu'il fût de noble origine. D'abord employé à servir à table, il se gagne l'amitié du prince. Puis par son habileté à manier armes et chevaux, par la douceur de ses manières, il mérite l'affection de tous, de l'empereur et de sa fille Eliséna. Par amour pour cette princesse, il donna des preuves merveilleuses de son courage en désarçonnant dans un tournoi les plus robustes champions sans se faire connaître, ce qui empêcha de décerner le prix du tournoi et provoqua ainsi une guerre. Torindo et Pinamonte, fils du roi Astiladoro, pensant que ce prix leur devait être attribué et se croyant offensés, se plaignent à leur père qui jure par Mahomet de tirer vengeance de cet outrage. Il vient attaquer Constantinople à la tête de cinquante mille hommes. L'empereur est fait prisonnier, toute la ville est en larmes, mais Guérin s'empare à son tour des deux fils du roi sarrasin et l'oblige à accepter que la querelle soit vidée par cinquante champions de chacun des deux partis. Grâce à son courage les chrétiens l'emportent et Constantinople est en fête. Mais la princesse Eliséna a le tort d'appeler Turc, c'est-à-dire esclave ou vilain, le sauveur de son père et de l'empire. Dès lors Guérin n'a plus qu'une pensée, il veut savoir de qui il est fils. L'empereur consulte les astrologues de la cour qui, après avoir examiné les étoiles, sont unanimes à déclarer que Guérin ne sera instruit de sa parenté que par les arbres du Soleil et de la Lune qui croissent à l'extrémité orientale du monde.

Guérin se prépare à partir. L'impératrice le munit d'une relique faite du bois de la vraie croix et possédant la vertu de protéger contre tout danger et tout enchantement. Il s'embarque et arrive dans la Petite Tartarie. De là il fait route à travers l'Asie, combat un géant qui saisissait les passants, surtout les chrétiens, et les enfermait dans un garde-manger, pour s'en régaler avec la géante sa femme et ses quatre fils. Guérin extermine toute cette engeance et sauve deux prisonniers, un chevalier français, Brandizio, et un prêtre arménien. Tous trois font route ensemble jusqu'en Arménie où le prêtre les quitte, Guérin et Brandizio arrivent en Médie, rétablissent sur le trône la princesse, légitime héritière du royaume, et celle-ci prend Brandizio pour époux.

Guérin continue son voyage, est obligé d'épouser une des filles du roi de Solta, s'enfuit du pays laissant la Sarrasine enceinte d'un fils.

Après diverses aventures, le chevalier arrive aux Indes, dont l'auteur énumère les productions. A Tigliaffa, il trouve des chrétiens, et, avec une armée où figurent des éléphants et des sangliers, il est conduit aux lieux où s'élèvent les arbres du Soleil et de la Lune. L'arbre du Soleil lui apprend qu'il est fils d'un baron illustre et de sang royal, et qu'il est chrétien dès sa naissance. L'arbre de la Lune lui dit d'aller vers le Couchant où il retrouvera sa famille.

Après un long voyage, Guérin arrive à la Mecque, où le Soudan Almanzor lui fait grand honneur et où il est très admiré pour avoir vaincu le vaillant Tenaun qui l'avait traité de menteur.

On lui montre le tombeau de Mahomet. A la Mecque, il rencontre la belle Antinisca, fille du roi de Persépolis Finistor, qui a été chassé de ses Etats par les Turcs. Devenu capitaine général de l'armée des Perses, il triomphe des Tures, rend le trône à Antinisca qu'il aime, mais qu'il refuse d'épouser encore, parce qu'il doit continuer son voyage à la recherche de ses parents. Antinisca jure de l'attendre pendant dix ans, et Guérin fait le serment de n'avoir jamais d'autre femme qu'elle.

Après avoir conquis plusieurs pays de la Turquie pour agrandir l'empire de sa fiancée, Guérin licencie son armée et reprend seul sa route. Il traverse plusieurs aventures, combat et tue des géants, tue un dragon, mais demeure à demi empoisonné par son venin, s'arrête dans une cité pour se guérir. Là, réconforté par un confesseur, il repart pour l'Afrique et l'Europe, arrive à la ville du Prêtre-Jean, dont l'auteur décrit les merveilles, prend le commandement des troupes du Prêtre-Jean contre ses ennemis les Cinnamoniens. Ceux-ci sont vaincus et perdent plus de cent mille hommes. Guérin assiège la ville de Giaconia, tue le géant Galafar qui en était gouverneur, et remet sa conquête au Prêtre-Jean.

Arrivé en Egypte, le chevalier est attaqué par un amiral qui veut lui enlever ses armes et son cheval. Il se défend, tue plusieurs des suivants de l'amiral, et lui pardonne. Il est alors assailli par des chiens de bergers ; quand il les a tués, il est obligé de traiter de même plusieurs de leurs maîtres. Le roi du pays le fait prisonnier par trahison, mais il est remis en liberté sur l'ordre du Soudan de Babylone qui le nomme son capitaine général contre les Arabes.

Guérin triomphe de tous les ennemis du Soudan, qui voulait le combler d'honneurs, mais qui doit au contraire le protéger contre la jalousie de ses conseillers. Guérin part pour le mont Atlas.

Nous passons la description des merveilles de l'Egypte, l'histoire de Mahomet, les aventures de Guérin en Barbarie pour le compte du roi Artilafo, qu'il convertit à la foi chrétienne, et à qui il rend son royaume qui lui avait été enlevé par un géant. Ils auraient à soutenir une guerre nouvelle contre Validor, roi de Tripoli, si la soeur de celui-ci n'était prise d'un grand amour pour Guérin. La princesse était une belle négresse, aux cheveux crépus, aux dents blanches, aux yeux rouges. Elle adresse à Guérin un message par lequel elle lui offre, s'il consent à l'aimer, le royaume de son frère qu'elle n'hésiterait pas à lui sacrifier. Le messager prend Artilafo pour Guérin, et Artilafo, sachant que son ami refuserait un tel pacte, répond pour lui. La princesse, trompée, enivre son frère, le tue, et se voyant rejetée avec horreur par Guérin, se tue elle-même.

Guérin arrive à Messine et de là en Calabre, où vivait la Sibylle qui avait prédit la naissance du Sauveur. Il veut la consulter sur ses parents. A Reggio, un vieillard lui donne un livre qui lui indique le chémin de la caverne de la Sibylle. A Norcia, de saints ermites l'instruisent des périls qu'il doit éviter: il lui faudra surtout résister aux séductions de la Sibylle ; car, s'il cédait à ses caresses, il serait précipité en enfer.

Pour le séjour de Guérin chez la Sibylle, je préfère suivre Dunlop que le résumé de Ferrario, d'après Tullia d'Aragona, qui me semble s'être trop abandonnée à son inclination dans cette partie de son rifacimento en vers.

A l'entrée de la caverne, Guérin rencontre une large rivière qu'il passe sur le dos d'un hideux serpent, qui lui apprend qu'il était jadis un gentilhomme et qu'il a subi cette déplaisante transformation par les sortilèges de la prophétesse. Guérin entre alors dans le palais de la Sibylle, qui se présente entourée de suivantes charmantes ; elle semblait aussi fraîche que si elle avait eu onze cent quatre vingts ans de moins. Un repas magnifique est servi, et elle informe Guérin, dans le cours de la conversation, qu'elle jouissait d'une longue vie et d'une beauté inaltérable parce qu'elle avait prédit la naissance de notre Sauveur; néanmoins elle avoue qu'elle n'est pas chrétienne et qu'elle demeure fidèle à Apollon dont elle a été prêtresse à Delphes, et à qui elle est redevable du don de prophétie. Sa dernière demeure avait été à Cumes, d'où elle s'était retirée dans le palais qu'elle occupait actuellement.

Jusque-là la Sibylle n'avait parlé que d'elle-même. Elle finit cependant par révéler à son hôte les noms de ses parents et toutes les circonstances de sa naissance. Elle lui promet de lui dire plus tard le lieu où ils résident et de l'éclairer sur son avenir.

Le soir elle conduisit Guérin dans la chambre qui lui avait été préparée, et il comprit bientôt qu'elle était décidée à lui causer un grand souci, car elle commença à lui faire les yeux doux, et procéda à un examen minutieux de sa personne. Mais le bois de la vraie croix, qui lui avait été donné par l'impératrice grecque, et une prière le délivrèrent des obsessions de la Sibylle, qui fut obligée de renvoyer son entreprise au matin, et de même les cinq jours suivants, toujours grâce à l'influence de la relique.

La prophétesse refusait néanmoins d'instruire son hôte du lieu où résidaient ses parents, dans l'espoir que, s'il restait auprès d'elle, il finirait par satisfaire ses désirs. Malheureusement, un samedi, elle ne put empêcher le chevalier d'être témoin de sa métamorphose en un serpent. Les fées et ceux qui s'associent à leur existence sont transformés, ce jour-là, en animaux hideux, et restent dans cet état jusqu'au lundi. Guérin se trouva donc entouré d'une véritable ménagerie. Quand la Sibylle eut recouvré ses charmes, il lui fit un reproche de la forme qu'elle avait dû revêtir, et dans son dépit elle lui accorda son congé, mais sans lui dire où étaient ses parents.

Tullia a développé longuement, et en termes parfois indécents, la scène de la séduction. Elle tient à prouver que la chasteté du chevalier fut réellement en péril. Elle le montre près de succomber

Il cavalier si strugge e si vien meno

Com' a uno a chi bevanda avvelenata

In una sete estrema gli sia data.

Les deux récits, à en juger par le résumé de Ferrario, diffèrent aussi en ce que, dans le poème de Tullia, la Sibylle refuse absolument de donner aucun renseignement à Guérin sur ses parents. Il y est dit en outre que le séjour de Guérin auprès de la prophétesse dura un an.

Le chevalier revient à Norcia, et les ermites lui apprennent qu'il est excommunié pour avoir consulté les arbres du Soleil et de la Lune et s'être adressé à la Sibylle. Il se rend à Rome, où le pape le bénit et lui impose pour pénitence d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Galice, puis en Irlande, au puits de saint Patrice, où est le Purgatoire.

Guérin passe en Gascogne, y occit nombre d'assassins, séjourne cinq jours à Compostelle, purge la mer de pirates, et va en Irlande où l'archevêque, après avoir essayé de le détourner de sa dangereuse entreprise, lui donne une lettre d'introduction pour l'abbé de l'île sainte qui est le vestibule du Purgatoire. Accueilli au monastère, il doit y jeûner neuf mois. Puis il dépose ses armes et descend dans un puits au fond duquel il trouve une prairie souterraine. Là il reçoit des instructions de deux hommes vêtus de blanc qui vivaient dans un édifice bâti en forme d'église. Deux démons l'emmènent alors et l'accompagnent de caverne en caverne pour qu'il soit témoin des souffrances des âmes du Purgatoire. Dans chaque caverne un châtiment particulier était infligé à chaque vice. Ainsi les gourmands étaient tourmentés par l'odeur de tables bien servies et de boissons exquises.

Après avoir contemplé les peines du Purgatoire, Guérin passe dans un Enfer très semblable à celui de Dante, dont l'imitation est plus évidente encore que dans la peinture du Purgatoire. Il y retrouve le géant Macos qu'il avait tué en Tartarie, et la négresse aux yeux rouges, qui, pour l'amour de lui, avait tranché la tête de son frère après l'avoir enivré.

Je dois ici reconnaître que, d'après Dunlop, cette princesse avait les cheveux rouges, ce qu'il trouve un défaut surprenant chez une Africaine (p. 43), mais le poème lui attribue

 ... guardatura

Fiera con occhi rossi...

Il est probable que Tullia a tout simplement corrigé le texte primitif.

Les démons enlèvent Guérin très haut et le laissent retomber sur un pré de joncs que traversait un grand fleuve. De l'autre côté, des âmes vêtues de blanc chantaient des hymnes. Sur le fleuve était un pont de verre. Guérin y fut porté par les démons qui ne purent le suivre plus loin.

Il franchit le pont qui, sous ses pas, se transforma en un très dur diamant. A sa rencontre viennent deux vieillards vénérables qui lui baignent le visage dans l'eau du fleuve et lui disent qu'il est purifié de toutes ses fautes. C'étaient Enoch et Élie, et avec eux étaient venus d'autres personnages également saints qui chantaient les louanges de Dieu. On le conduisit ainsi dans un lieu voisin da Paradis terrestre dont l'enceinte étincelait de pierreries. Une porte s'entr'ouvrit, et il aperçut un moment Dieu au milieu des siens:

L'Imperador de' cieli in mezzo vide

Passar con alta fronte i cori tutti

Dell' Angeliche squadre umili e fide,

Il qual mostrava del suo figlio i frutti,

Con braccia aperte, etc.

Mais la porte se ferme et Guérin ne pouvait se consoler. Les deux prophètes le réconfortent et le ramènent à l'église d'où il était descendu dans le puits. Il retrouve les moines qui le bénissent et font apparaître les images de son père et de sa mère dont il grave les traits dans sa mémoire, mais qui s'évanouissent sans consentir à dire leur nom.

Guérin va à Londres, traverse la France et arrive à Rome où il rapporte au Pape comment il s'est conformé à ses volontés.

Guérin fut envoyé par le Pape à Naples, où le roi Guiscard, son oncle, selon la généalogie des Reali, le charge d'aller combattre les Turcs en Albanie. Il prend Dulcigno et Durazzo, où il tire de leur prison Milon, son père, et Fenisia, sa mère, qui il reconnaît d'après les images qu'il avait vues au monastère de saint Patrice. Après avoir rétabli ses parents dans leur autorité, il chasse les Turcs de la Grèce et de la Macédoine, puis se déguise en Turc avec Alexandre, empereur de Constantinople, et, seuls avec deux écuyers, ils partent pour Persépolis afin de retrouver Antinisca, la fiancée de Guérin. Ils sont assaillis par des voleurs et des géants qu'ils mettent à mort, en rendant la liberté à de nombreux prisonniers. A Camopoli, Baraniffe, seigneur du lieu, les emprisonne par trahison; mais un Turc converti au christianisme, Artibano, tue Baraniffe et délivre les prisonniers. On les poursuit, ce qui leur donne l'occasion d'une nouvelle victoire. Arrivés à Persépolis ils sont accueillis par la fidèle Antinisca, et tout serait pour le mieux, si la ville n'était assiégée par Lionetto. Ce personnage, qui a réuni une armée de quatre cent mille hommes, ose ordonner à Guérin de lui remettre Antinisca et la ville. Après bien des incidents, Guérin et Alexandre abandonnent Persépolis qui est livrée aux flammes par Lionetto, donnent à Artibano, en mariage, la reine Dia, fille de Bilicion, roi de Saragona, assurent la paix entre ce dernier et le roi d'Arménie, et Alexandre épouse Laura, seconde fille de Filicion. Les deux amis reviennent alors à Constantinople où ont lieu de grandes fêtes en l'honneur de l'empereur et de la nouvelle impératrice.

Dès lors, Guérin et Antinisca n'ont plus qu'à se rendre à Durazzo. Ils eurent deux fils, Fioramonte et Milone.

Le premier avait dix ans quand mourut leur tendre mère. Guérin ne put se consoler de la perte de celle qu'il avait aimée.

Ne songeant plus qu'à sauver son âme, il se prépara à rendre compte à Dieu de sa vie, et décida de se faire ermite après avoir mis ordre à toutes ses affaires. Quand il voulut prendre le cilice, la mort délivra son âme de son enveloppe terrestre, et aux yeux de tout le peuple il monta au ciel

E 'l vide il popol tutto andare in cielo.

III

« Telle est, dit Dunlop, l'histoire de Guerin Meschino, le plus errant (erratic) de tous les chevaliers qui aient traversé le monde. Aucun ne déconfit un plus grand nombre de géants et de monstres; aucun ne fut plus fidèle à sa maîtresse qu'il le fut à la princesse de Persépolis; aucun ne fut aussi dévot, ainsi qu'il ressort de sa conduite dans le Purgatoire et la demeure de la Sybille, et de ses nombreux pèlerinages et des conversions qu'il accomplit.»

Il est difficile d'appliquer les règles de la critique ordinaire aux oeuvres composites où l'Italie a essayé d'abord d'imiter l'épopée chevaleresque française et les romans brétons. Sujets et personnages sont empruntés à une tradition étrangère. Les auteurs, et surtout Andrea da Barberino, possèdent une certaine instruction et affectent le ton et l'allure de l'histoire. Le Guerino, plus que tout outre de ces romans, est un mélange des éléments les plus divers. Crescimbeni néanmoins admirait fort le rifacimento de Tullia d'Aragona, et va jusqu'à le comparer, pour le style et la composition, à l'Odyssée d'Homère. Il l'appellerait un poème héroique, si la fable avait quelque fondement historique. Il ne se doutait sûrement pas qu'un jour viendrait où l'on se demanderait s'il y a jamais eu une guerre de Troie, si Homère a jamais existé. Mazzucchelli constate que le Guerino est plein de faits invraisemblables, en contradiction avec toutes les données de l'histoire, de la chronologie et de la géographie [7], et l'on ne peut dire qui il ait tort. Mais qu'importe à nos yeux? Ce que l'on peut demander à des compositions de cet ordre, c'est d'intéresser, de représenter vivement les passions ou les besoins d'esprit d'une époque. A cet égard, le succès du Meschino prouve qu'il répondait bien au goût populaire italien du XV° et du XVI° siècle.

Le romancier paraît avoir emprunté l'idée de prendre pour héros un chevalier d'une geste célèbre, à la Spagna Roland, à la suite d'une querelle avec Charlemagne, part pour l'Orient, y rencontre des aventures nombreuses, conquiert des royaumes, convertit et baptise les princes et les peuples. Mais le sujet général du roman, la recherche des parents de Guérin à travers mille dangers, l'amour fidèle que le chevalier garde à la princesse de Persépolis, sont des conceptions d'un autre ordre où l'on reconnaît sans, peine l'influence des romans d'aventure. Enfin l'auteur puise au hasard dans le fonds commun du moyen âge des notions historiques et géographiques.

Qu'ont fait Boiardo et Arioste, sinon de reprendre ces données, avec le génie poétique en plus et en faisant rentrer dans leur cadre tout le personnel de la légende de Charlemagne, tel que l'Italie le connaissait, tel qu'Andrea da Barberino l'avait déjà présenté dans les Reali et l'Aspromonte? En ceci, ils ont péché plus gravement contre la vraisemblance, car, aux motifs ordinaires de l'épopée, la passion chrétienne et l'ambition de vaincre les Sarrasins, ils ont substitué comme motif principal un élément romanesque, l'amour des chevaliers pour quelque belle dame. Roland, épris de la belle Angélique et perdant la raison, quand il sait qu'elle est l'amante de Médor, diffère trop du héros de Roncevaux, et, malgré l'art infini d'Arioste, on sent chez lui, non seulement le lecteur des romans de Lancelot et de Tristan, ou de l'Enéide, mais l'homme qui a goûté le Décaméron.

Mais il fallait renouveler une matière antique qui avait déjà subi une altération profonde dans les imitations populaires italiennes, et Boiardo et Arioste ne pouvaient le faire qu'en s'inspirant hardiment des goûts de leur propre temps.

Le succès du Meschino a été pour quelque chose sans doute dans la manière dont Boiardo a conçu et traité son sujet. Le jeune Roger, sa naissance, son éducation chez les infidèles, ses aventures jusqu'au jour où il sait qu'il appartient à une geste chrétienne, tout cela rappelle Guérin à bien des égards, et, d'autre part, dérive de la légende d'Aspromonte, telle que l'a racontée Andrea da Barberino. D'autre part, la belle Antinisca, princesse de Persépolis, engageait à choisir en Orient la dame dont les charmes devaient porter le trouble et la discorde dans le camp de Charlemagne: on peut voir en elle la soeur aînée d'Angélique, princesse du Cathay. La Sibylle et son séjour enchanté sont une première ébauche de Falérine, d'Alcine et de leurs jardins féeriques.

L'art épure ainsi les formes grossières des époques d'ignorance, et l'Astarté orientale devient, sous l'influence du goût hellénique, l'Aphrodite de Cnide ou de Milo.

Dans Arioste, le voyage d'Astolphe au pays du Prêtre-Jean et sa rencontre avec Enoch et Élie dans le Paradis terrestre, dérivent certainement des aventures de Guérin en Éthiopie et de sa visite au puits de saint Patrice.

M. Pio Rajna, dans son bel ouvrage sur les sources du Roland Furieux, a montré ce que Boiardo et Arioste doivent à leurs humbles devanciers aussi bien qu'aux modèles classiques [8]. Sans une littérature populaire de transition, ils n'auraient jamais songé à revenir aux héros du temps de Charlemagne. Il fallait que la matière épique de France fût adaptée au goût italien pour que des poètes du XVe et du XVIe siècle pussent s'y intéresser et consacrer leur génie à la faire revivre.

IV

Le personnage de Roger a été imaginé par Boiardo et conservé par Arioste pour donner à la famille d'Este une antiquité légendaire. Un poète du XVIe siècle, voulant se concilier par une flatterie pareille les bonnes grâces des della Rovere, ducs d'Urbin, conçut le dessein de leur attribuer pour ancêtre Guérin, dont le nom était tout aussi populaire en Italie que celui d'aucun des compagnons de Charlemagne, grâce au succès du roman que nous avons résumé, et entreprit de composer, à l'exemple d'Arioste, une suite du Roland amoureux où Guérin aurait parmi les paladins un rôle digne de sa réputation.

Les della Rovere ne pouvaient demeurer insensibles à ce procédé aimable, car leur illustration était de date récente. Le pape Sixte IV était d'origine plébéienne, et entre la famille des della Rovere et la sienne, malgré la ressemblance du nom, il n'y avait, semble-t-il, aucune parenté reconnue jusqu'au jour de son élévation à la chaire de saint Pierre (1471-1484). Des quatre neveux de ce Pontife, deux reçurent des principautés: Jerôme Riario eût Imola et Forli, Jean della Rovere eût Sinigaglia; les deux autres, Pierre Riario et Julien (plus tard Jules II), furent cardinaux. Sixte fût l'ennemi acharné des Colonna et des Médicis, et on l'a même accusé d'avoir trempé dans la conjuration des Pazzi.

Jean della Rovere avait épousé la fille de Frédéric de Montefeltro, duc d'Urbin [9]. Guidubaldo, fils de celui-ci, mourut sans héritier, et eut pour successeur son neveu François-Marie Ier della Rovere, fils de Jean (1508). Le pape Jules II (1503-1513) ne pouvait être que favorable en principe aux intérêts de son neveu auquel il donna d'abord sa confiance pour la lui retirer et finir par la lui rendre. Mais ce pape eut pour successeur un Médicis, Léon X, qui ne pouvait oublier ce que Sixte IV avait fait contre les siens. Dépouillé de ses domaines, Francois-Marie se retira auprès du duc de Mantoue, son beau-père, et ne rentra dans la possession du duché d'Urbin qu'en 1522, après la mort de Léon X. Il vécut jusqu'en 1538. En 1534 il avait ajouté à ses États le duché de Camerino pour son fils Guidubaldo; mais, quand celui-ci succéda à son père, il fut contraint à céder Camerino à l'Eglise et le pape Paul III en investit Octave Farnese, son neveu. Guidubaldo, second duc d'Urbin de la famille della Rovere, eut pour successeur en 1574 son fils, Francois-Marie II, qui mourut en 1631, âgé de quatre-vingts ans, sans laisser d'héritier. Dès 1629 il avait renoncé à ses États en faveur du pape Urbain VIII.

Sous les deux derniers Montefeltro et sous les trois della Rovere, les arts et les lettres furent en grand honneur à la cour d'Urbin [10].

Le poème où sont célébrés les exploits et les grandes qualités des della Rovere n'a pas été achevé; il s'arrête vers la fin du XIIe chant.

L'auteur partage l'hostilité des della Rovere pour les Médicis, fait un grand éloge de Venise, déplore les maux de l'Italie foulée par les Allemands et les Espagnols. Il était évidemment encore sous l'impression qu'avait produite le sac de Rome par les bandes du connétable de Bourbon [11]. Son oeuvre à cet égard est intéressante, et en somme on n'a guère à regretter qu'il ne l'ait pas conduite plus loin, car quel agrément peut présenter aujourd'hui un grand roman chevaleresque sur une matière qu'Arioste n'avait pas épuisée, puisqu'il a renoncé à remplir le cadre tracé par Boiardo, mais où il a dépensé le plus beau génie poétique de l'Italie de la Renaissance? La noblesse de la Jérusalem pâlit à côté de cette richesse et de cette variété, de cette imagination merveilleuse, de ce style tour à tour éloquent et familier, spirituel et passionné.

Les Dodici Canti ne sont pour nous qu'un document tout à la fois littéraire et historique.

Si le Roland furieux n'est qu'à demi intelligible quand on ne connaît pas le Roland amoureux, les Dodici Canti, comme d'autres compositions analogues, ne seront pleinement accessibles qu'à ceux qui ont lu ces deux poèmes. Mais l'auteur ne s'est pas imposé de suivre fidèlement le cadre tracé par Boiardo et Arioste; il le modifie et en sort quand il lui plaît. Parfois il prend la peine de souligner son désaccord avec ses devanciers là où il suppose que le lecteur pourrait le constater lui-même. Ainsi, au chant IV, oct. 54, il dit qu'Astolphe avait Bayard que Renaud avait laissé à Paris, bien que Boiardo prétende le contraire, et il ajoute:

Del ver mi accosto io sempre più ai vestigi.

Au chant VII, oct. 102, il imagine un second Mandricard pour expliquer que Doralice puisse être veuve. Ces libertés sont fréquentes chez tous les poètes qui ont écrit des suites au Roland amoureux.

V

Ce poème a été conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal n° 8583. M. Mazzatinti, dans le troisième volume des Manoscritti italiani delle Biblioteche di Francia, p. 135, le désigne ainsi : Poema in 12 canti, adesp. e anepigr., c'est-à-dire sans nom d'auteur et sans titre. Il n'a pas cru nécessaire de décrire le manuscrit et se borne à citer la première octave des Dodici Canti, et pour les autres pièces le premier et le dernier vers, le premier seulement quand ce sont des sonnets. Sur ces indications, j'ai obtenu le prêt du manuscrit et j'y ai copié le poème en l'honneur des della Rovere et d'autres pièces qui seront l'objet de la seconde partie du travail que je commence aujourd'hui.

Le manuscrit 8583 a une hauteur de 20 cent. 4 mill. et une largeur de 14 centimètres. Il est écrit sur papier, et relié en parchemin. Au dos on lit:

Rime diverse

.... Alamanni

Susio

et sur le plat:

Rime diverse di Luigi Alamanni

e di Gio. Battista Susio della Mirandola

Au verso de la première feuille de garde l'on a:

Manoscritto originale

Di alcune poesie inedite di Luigi

Alamanni et del Susio

Enfin, au recto de la seconde feuille de garde cotée et servant de titre, l'on a:

Canti Dodici

Rime diverse

di Luigi Alamanni

del Susio E...

Le manuscrit contient 279 feuillets ; les feuillets 156 et 157 sont restés en blanc et la pièce suivante commence à la stance 3. Les feuillets 270, 271, 277 et 279 sont également en blanc.

Ce manuscrit est un recueil factice formé de deux parties distinctes: la première, qui contient les Dodici Canti, est d'une seule main avec des corrections et des lacunes qui me semblent indiquer un autographe. L'écriture, très menue, surtout après les premières pages, est caractérisée par la lettre e qui est formée d'un jambage et d'un trait légèrement relevé partant de la tête du jambage, ressemblant à l'r romaine minuscule. Cette partie me paraît dater du XVIe siècle.

A la fin de l'exorde qui comprend huit octaves, au bas du verso du feuillet 2, on voit une sorte de signature ou de paraphe où j'inclinerais à lire LA, c'est-à-dire les initiales de Luigi Alamanni. Cette abréviation est répétée à la fin des Dodici Canti, qui s'arrêtent à la neuvième ligne du feuillet 142, verso, par le premier vers de l'octave 108. Ici elle me paraît bien indiquer que l'auteur avait pour le moment renoncé à continuer son oeuvre.

La seconde partie du recueil est formée elle-même de deux parties, la seconde étant un cahier de format plus petit, contenant un Capitolo du genre pieux. La première, comprenant des poésies d'Alamanni, du Pallavicini, d'Arioste, de  Susio della Mirandola, etc. diffère absolument du manuscrit des Dodici Canti par le papier et par l'écriture.

VI

Dans l'exorde du chant Ier, l'auteur, après avoir invoqué la dame de ses pensées, se place sous la protection du grand duc d'Urbin qu'il félicite d'avoir montré sa force et sa valeur contre

... el Mediceo duca Lorenzino.

Ce jeune Laurent est certainement le neveu de Léon X, fils de Pierre, frère ainé du pape. Son oncle enleva aux della Rovere le duché d'Urbin pour le lui conférer. Il a laissé une assez triste réputation, et l'on ne peut s'empêcher de regretter que le génie de Michel-Ange ait si magnifiquement honoré la mémoire de ce personnage. Les Dodici Canti sont donc dédiés à Francois-Marie Ier della Rovere qui recouvra son duché après la mort de Léon X, comme nous l'avons vu plus haut.

Un peu plus loin notre poète déclare que, s'il est arrivé à la quarantième année sans rien écrire en l'honneur de son Mécène, c'est qu'il a été accablé par les maux de la pauvreté.

Si l'on jette un coup d'oeil sur la biographie d'Alamanni, on voit qu'il fut un adversaire des Médicis, qu'à la mort de Léon X il avait pris part à la révolte des Florentins contre l'autorité de cette famille et qu'il dut fuir à Urbin, puis à Venise. Après diverses vicissitudes, il se retira en France où il jouit de la faveur de François Ier et de Henri II, mais il revint en Italie entre 1537 et 1540, quand il avait un peu plus de quarante ans et quand Francois-Marie Ier, vivait encore [12]. Il n'y aurait donc rien d'impossible à ce que, désireux de revenir s'établir dans son pays natal, il eût songé à se placer sous le patronage des ducs d'Urbin. Cette supposition s'accorderait avec les éloges excessifs, il est vrai, mais conformes aux habitudes d'Alamanni, que l'auteur des Dodici Canti fait de la famille della Rovere en plusieurs endroits, avec le soin qu'il met à rappeler que Léon l'avait payée d'ingratitude pour les services qu'elle lui avait rendus [13], et le panégyrique enthousiaste de Venise que nous lisons au Ve chant.

Je note ces mots de l'exorde (c. I, oct. 6):

Della tua quercia corro alla dolce ombra

Qual stanco pellegrin per mio riposo.

Le désir de trouver le repos et la sécurité sous le chêne puissant des della Rovere serait bien naturel chez un Italien exilé de sa patrie et qui ne parait point s'en être consolé.

A la fin du chant XII, la fée Sylvana montre à Astolphe des peintures où sont représentées non seulement des personnages de la famille della Rovere, Sixte IV, Jules II, mais aussi le pape Paul III et les princes Farnese, ses petits-fils; il y est même fait allusion au duché de Camerino, que Paul III reprit pour le donner à Ottavio Farnese. Il eût été plus naturel et plus habile d'amener Guérin plutôt qu'Astolphe dans le palais de la fée, puisqu'il est dans le poème l'ancêtre, le capostipite, de la maison della Rovere; mais l'auteur, à bout d'inventions ou peut-être hâté d'introduire cet épisode laudatif dans une oeuvre que son intérêt l'engageait à offrir sans retard, sans attendre quelque nouvelle difficulté entre les Farnese et les della Rovere, s'est mis en mesure de plaire à ses divers protecteurs et ne s'est pas trop inquiété de Guérin qu'il avait laissé, au chant XI, aux prises avec Renaud (oct. 68). Et, s'il s'en est tenu là, c'est très probablement parce qu'il a renoncé à devenir le protégé des della Rovere et des Farnese.

L'on a une indication vague sur la personne du poète lui-même dans l'exorde du chant I, oct. 5

Cuopri quest'opra mia sott' il tuo manto

Ch' io non divenghi per sempre meschino

Com' i' divenni un' altra volta ancora,

Per dir la fama tua che 'l mondo honora.

Était-il Florentin? au chant IV, oct. 127, on rencontre:

Vedi i Rutili, i Volschi, i Latini,

Li Marsi, li Picenti, il mio paese

Ch' al vincitor fu termini et confini

Che ritornò da bellicose imprese.

De quel vainqueur s'agit-il et de quelle entreprise guerrière? l'on est porté à songer à quelque expédition de Francois-Marie. Que valent exactement les termes fini et confini? À un moment donné toute ville importante, au milieu des luttes qui déchiraient l'Italie, a été la limite d'une conquête. Il est possible que l'auteur ait évité de prononcer le nom de Florence pour ménager les rancunes des della Rovere.

La mention de manuscrit original, donnée au titre du recueil, pouvant s'appliquer à la première partie, m'amenait à examiner si nous ne possèderions pas un texte autographe de Luigi Alamanni.

J'ai voulu le comparer au Giron le Courtois que j'ai relu en cherchant s'il y avait matière à quelque rapprochement; mais, dans cette imitation d'un des romans da cycle d'Artus, le poète italien, gêné par son original, n'a plus les qualités d'aisance et de charme que l'on admire dans ses autres oeuvres. La marque personnelle y fait complètement défaut. Le bon Giron peut être le type du parfait chevalier errant, le plus courtois des paladins; il lasse l'attention plus que la Léandréide ou l'interminable Mambriano.

Dans les Sonnets d'Alamanni, il en est un qui exprime des sentiments très semblables à ceux que nous rencontrons souvent dans les Dodici Canti (Venise. 1552, p. 292)

Chiari signor che dell' Italia bella

(Come piacque a chi 'l può) reggete 'l freno ,

Non vi accorgete ch' al natio terreno

Si proccura da voi larga procella?

Voi posto havete in la suprema sella

Tal che macchiato di crudel veleno

Crudo per voi coltel s'asconde in seno

Sotto chara, et gentil, dolce favella;

Et quegli aurati fior che vaghi fero

I vostri almi giardin fiorir mai sempre

Svegliendo, in vece lor nutriste spine.

Ma siavi a mente pur che Giove al fine

Non sosterrà ch'in sì dannose tempre

Sia d'ingiusti rettor sì giusto impero.

De même la rancune contre l'Espagnol et l'Allemand est vivement rendue dans ces deux quatrains (p. 289) où il vante la sécurité du paysan français

Quand' io veggio il villan con larga speme

Che con l'aratro in man pungendo i buoi,

Riga i suoi campi, per versarvi poi

Quand' è il tempo miglior l'amato seme,

Sospiro et dico (ohimè): costui non teme

Ne l'Hispano ne 'l German ch' à i danni suoi

Venghin rabbiosi, com'han fatto a noi,

Doglioso esempio di miserie estreme.

Il serait aisé de relever, dans Alamanni, d'autres passages où l'exilé exhale ses colères contre ceux qui gouvernent Florence, pleure sur la liberté morte et donne des conseils à son pays natal.

Je ne me crois pas autorisé à tirer une conclusion des indications que j'ai rapidement réunies; mais je ne pouvais éviter, engagé que j'étais à le faire par le titre même du manuscrit, de les soumettre au lecteur. D'autres plus compétents, si l'objet leur paraît mériter quelque intérêt, décideront avec sûreté s'il n'y eut entre Alamanni et l'auteur des Dodici Canti qu'une communauté de sentiments, une haine égale pour lé nom des Médicis.

De toute manière, les Dodici Canti sont le premier jet d'un versificateur qui s'est arrêté peut-être au moment où la mort de Francois-Marie Ier della Rovere rendait son travail moins utile, moins lucratif, pour dire le mot. Le style est facile, élégant même parfois, autant que j'en peux juger. Le ton s'élève jusqu'à l'éloquence aux endroits où il est question des malheurs de l'Italie, divisée, trahie, opprimée. A cet égard, la fin du quatrième chant ne laissera insensible, aucun de ceux qui pardonnent volontiers aux della Rovere et aux Médicis pour avoir protégé Michel-Ange et Raphaël.

La Renaissance italienne n'est pas une école de haute moralité, nul n'y contredit, mais c'est l'épanouissement le plus riche des dons les plus merveilleux du génie artistique, littéraire et scientifique, si bien qu'une fois les guerres de religion terminées, l'Europe n'a fait que s'appliquer à en reprendre la tradition un moment obscurcie. Mais l'on ne retrouvera plus cette fleur de la première éclosion du génie moderne: qui en a goûté le charme demeure désarmé en face des fautes, des vices, des crimes de ces grands hommes qui employaient les trésors de leurs États ou même de l'Eglise à renouveler les siècles de Périclès et d'Auguste.

Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise, est très dur pour ce qu'il appelle la Renaissance païenne: il s'associe à Luther pour dresser un réquisitoire en forme contre les civilisations du Midi. Il prend au pied de la lettre toutes les déclamations du réformateur allemand et conclut en disant: « On ne fonde pas une société sur le culte du plaisir et de la force ; on ne fonde une société que sur le respect de la liberté et de la justice [14].» Et il déclare que la Réforme est, elle aussi, une renaissance, mais appropriée au génie des peuples germains. Ces peuples sont sans doute plus grossiers et plus lourds, plus adonnés à la gloutonnerie et à l'ivrognerie, mais ils sont en même temps plus remués par la conscience, plus fermes à garder leur foi, plus disposés à l'abnégation et au sacrifice. Le grand écrivain ne voit pas que la Germanie était encore en plein moyen âge quand l'Italie, depuis deux siècles, marchait à grands pas sur la route royale de la civilisation moderne. Luther est un contemporain de Dante, non d'Arioste. Quant à comparer la valeur morale des peuples de l'Europe, élever les uns, avilir les autres, en s'appuyant sur des statistiques complaisantes, c'est sortir du domaine de la critique littéraire, et méconnaître les lois de l'histoire. Au jugement partial et très léger, malgré sa gravité affectée, de Taine, j'opposerai l'opinion d'un esprit sage, d'un historien sérieusement et loyalement documenté, de Burckhardt

« Si l'on nous permet de résumer les principaux traits du caractère italien tel que la vie des classes élevées nous le fait connaître, nous arrivons au résultat suivant. Le défaut capital de ce caractère est en même temps ce qui en fait la grandeur : nous voulons parler du développement de l'individualisme.... Or, si l'égoïsme, dans le sens le plus large comme dans le sens le plus étroit du mot, était la racine de tout mal, l'Italien cultivé de la Renaissance aurait été par la même plus près du mal que d'autres peuples.

Mais chez lui ce développement individuel a été fatal et non volontaire ; c'est surtout grâce à la culture italienne qu'il s'est étendu aux autres peuples de l'Occident et qu'il est devenu depuis le milieu supérieur dans lequel ils vivent. Il n'est ni bon ni mauvais par lui-même, mais il est nécessaire ; il est la condition du bien et du mal moderne qui ont pour nous une toute autre valeur que pour le moyen âge.

C'est l'Italien qui a eu le premier à soutenir le choc puissant de cette révolution dans l'histoire du monde. Avec ses qualités et ses passions, il est devenu le représentant le plus remarquable des grandeurs et des petitesses de cet âge nouveau: à côté d'une dépravation profonde se développent la plus noble harmonie des éléments personnels et un art sublime qui ennoblit la vie individuelle, comme l'antiquité ni le moyen âge n'avaient pu ou voulu le faire [15]. »

 

Taine aurait dit tout cela avec plus d'éclat et de relief, mais l'aurait-il dit, lui qui dans son Voyage en Italie est souvent si préoccupé d'idées préconçues? Et cependant j'y rencontre cet aveu: « La façon dont les Grecs et les Italiens de la Renaissance prenaient la vie était à la fois meilleure et pire: elle produisait une civilisation moins durable, mais commode, moins humaine, mais plus d'âmes complètes, plus d'hommes de génie [16].» Il conclut ainsi un développement, où il établit que la spécialisation moderne aboutit à l'abaissement de l'art, de la religion, de la poésie. Mais si nous sommes menacés de passer sous le niveau de cette médiocrité odieuse, ne pourrions-nous par être indulgents pour les races nobles qui n'ont point connu, pour citer Taine parlant de la décadence de Venise, « les deux seuls vices impardonnables, l'aigreur et la vulgarité [17]? »

Pour en revenir aux Dodici Canti, ils portent la marque d'une rédaction rapide, les négligences sont nombreuses, on y relèvera des formes archaïques. J'ai reproduit le texte fidèlement, sans toucher à l'orthographe proprement dite. Si l'auteur l'avait revu et préparé pour l'impression, il lui aurait sans doute donné un autre aspect. On rencontrera des octaves et même des vers incomplets.

Les Cinque Canti d'Arioste, qu'il avait laissés à l'état d'ébauche, présentent également des lacunes, des négligences, des fautes de versification et même de langue [18], et cependant Arioste, pour le reste de son oeuvre, est le plus correct des écrivains.

La composition des Dodici Canti est assez enchevêtrée, et l'auteur abuse du droit d'abandonner successivement, pour les retrouver ensuite, ses chevaliers errants sur les divers chemins où il les a engagés. Pour faciliter la lecture de ce poème, j'en présente d'abord un résumé qui permettra d'en saisir l'ensemble. J'ai dû renoncer à l'accompagner d'un commentaire suivi. Çà et là j'ai suppléé des lettres omises ou illisibles en les plaçant entre crochets. A la fin, l'on trouvera quelques notes réclamées par l'état du texte ou complétant cette introduction.

VII
CHANT I

L'auteur annonce qu'il contera une histoire que Turpin a cru devoir taire dans l'intérêt de la gloire de Roland, invoque sa dame et dédie son oeuvre au duc d'Urbin.

Il rappelle comment Roland et Angélique ayant bu aux sources de Merlin dans la forêt d'Ardenne, le comte s'éprit d'un plus grand amour pour Angélique, tandis que celle-ci n'eut désormais pour lui que la plus violente aversion.

Il dira l'origine de la famille du duc d'Urbin et ce que fut Guérin, auteur de sa race.

Roland a surpris Angélique endormie dans la forêt d'Ardenne; il la contemple et l'admire. Bride-d'Or hennit. Angélique s'éveille à ce bruit, prend la fuite, et, quand Roland veut s'approcher d'elle, elle se rend invisible en mettant dans sa bouche son anneau magique, puis se tient cachée sous un laurier.

Après s'être désespéré, le comte se décide à se diriger vers le Cathay dans la pensée de retrouver celle qu'il aime. Il remonte en selle et part.

Survient un chevalier. Il boit à l'autre source et perd aussitôt son amour pour Angélique. C'était Renaud de Montauban qui avait rencontré Ferragus, avait dû le combattre et ainsi avait été retardé dans sa poursuite d'Angélique. Quand celle-ci, au matin, veut partir, elle boit, mais à la source de l'amour, où précisément Roland avait bu. Dès lors elle est éprise de Renaud, tandis que celui-ci, qui était parti de Paris malade, est guéri de sa passion.

Angélique admire Renaud endormi, et, bien qu'en considérant qu'il a Rabican pour cheval et qu'il a peut-être tué son frère l'Argail, elle ait un moment la pensée de le tuer, elle le veut pour son seigneur, lui pardonne la mort de son frère, veut obtenir à tout prix son amour, et finit par l'appeler par son nom. Il s'éveille, la voit, et, sans lui répondre, remonte sur Rabican et fuit. Elle s'asseoit sur l'herbe, s'arrache les cheveux, pleure et pousse des cris de désespoir. Elle est sur le point de se donner la mort.

Cependant Roland va son chemin. Un géant lui demande de se résigner à le servir un an ou à le combattre: Duel où le comte montre sa vaillance ordinaire. Mais Roland met le pied dans le sang du géant, s'y trouve comme englué, est saisi, enchaîné et enfermé dans une tour [19].

Ferragus, qui survient, est pris également dans le sang du géant, et Renaud, en voulant le dégager du piège, y glisse à son tour, si bien que tous trois sont prisonniers.

Angélique repassait dans son esprit les événements provoqués par sa beauté. Elle partait, quand elle entend un chevalier prononcer son nom. C'est Sacripant, roi de Circassie, qui est amoureux d'elle comme les autres. Quand il la voit, il s'élance et lui barre le passage, car il connaît le secret de l'anneau. Mais Angélique lui promet de l'aimer s'il consent à se faire son champion contre le meurtrier de son frère. Il promet ce qu'elle veut, aveuglé qu'il est par sa passion.

CHANT II

Angélique continue à tromper le roi de Circassie sur ses intentions vraies. Ils se dirigent vers le Levant, et pour abréger l'ennui du chemin elle lui conte une nouvelle. Quand elle était en Espagne avec Fleur-d'Épine, une vieille femme porta plainte contre un jeune homme dont elle était follement amoureuse et qui ne lui témoignait que du mépris: le contraste entre sa laideur et la sincérité de sa passion faisait tout à la fois rire et pleurer.

Les deux voyageurs rencontrent Gorante, le monstre qui a déjà vaincu Roland, Ferragus et Renaud. C'est le frère d'Orile, et Astolphe l'avait déjà chassé du domaine de la fée Sylvana. Il provoque Sacripant. Pendant le combat survient un nain qui apprend à Angélique que le Catay est menacé par Agrican qui la veut pour épouse.

Angélique regrette d'avoir rejeté le dévouement de Roland qui seul était capable de la défendre contre Agrican. Elle maudit sa beauté qui cause le malheur des vaillants chevaliers qui l'aiment. Cependant l'influence de l'anneau magique agit sur le géant qui tombe; Sacripant lui tranche la tête, et, le charme étant rompu, les prisonniers sortent de la tour. Le nain suspend la tête de Gorante à l'arçon de sa selle et part avec Angélique et Sacripant. Mais le corps du géant les rejoint, reprend sa tête et engage un nouveau combat avec Sacripant, tandis qu'Angélique s'enfuit. Le nain rencontre Renaud auquel il conte ce qui s'est passé et qui continue à chercher son cheval. Mais il est arrêté par la Chimére et doit engager une lutte terrible.

Roland se dirigeant vers Albraque, passe les Pyrénées et arrive en Andalousie. Le roi Marsile, qui redoutait non sans raison les projets de Gradasse, offre à Roland de le prendre à son service. Roland refuse. Un chevalier de Marsile, Berzavaglia, le défie. Après s'être débarrassé de Berzavaglia et des siens, Roland passe le détroit de Calpé et d'Abila. Il suivait le rivage quand il aperçoit nombre de gens armés et des navires qui étaient sur le point d'aborder. De l'un d'eux se détache une barque, et une dame tout en pleurs lui demande d'y monter, car elle a besoin de son secours et veut s'entretenir avec lui. Le chevalier descend de Bride-d'Or et la suit.

CHANT III

La dame apprend à Roland qu'elle est Fontedoro, nièce du grand Sénape, que son époux a été tué par Sarmagon qui voulait l'avoir pour femme, qu'elle a puni d'une manière terrible le meurtrier de son mari, et que Seffronio, frère de Sarmagon, assiège Albana, capitale de son royaume. Roland partage sa douleur et lui jure de la défendre.

Marsile charge Serpentin de l'Etoile de lui ramener Roland qu'il veut avoir à son service. Mais, au lieu du chevalier, il rencontre Bradamante. Après un combat où la soeur de Renaud a l'avantage, on s'arrête dans une hôtellerie où Bradamante est l'objet des obsessions de la fille de la maîtresse du lieu et doit lui raconter comment déjà elle a été obligée de détromper Fleur-d'Epine qui elle aussi la prenait pour un homme. Bradamante repart à la recherche de Roger. Serpentin, après avoir appris que Roland a passé le détroit, revient auprès de Marsile.

CHANT IV

Exorde en quatre octaves où il est parlé d'Hégésias, de Solon, de Cicéron, de Périclès. L'auteur célèbre le pouvoir de l'éloquence et des Muses.

Roland s'éprend de la fausse Fontedoro. C'est une sorcière ennemie d'Angélique et qui veut la ruine de son empire. Elle a eu de son union avec un satyre deux fils, Orile et Gorante. Alfégra, tel est son vrai nom, les fit élever dans une tour près du Nil. Infidèle à Brione, leur père, elle aime Médor qu'elle a emporté aux Îles Perdues où elle le retient au milieu d'enchantements. De là la haine d'Alfégra pour son époux qu'elle fait tuer par ses fils. Mais, après ce crime, les parricides ne peuvent s'entendre, et Gorante se dirige vers le Tanaïs et pénètre dans le domaine de la bienfaisante fée Sylvana. Chez elle était venu Astolphe en quête de Roland. Sylvana était fille de la Sibylle et portait le nom de Soffrosine avant d'avoir quitté l'île d'Erythrée pour l'Egypte. Elle trouve près du Tanaïs un palais magnifique: description de ce palais. Elle boit à une source et s'endort. Des jeunes filles la prennent et la transportent dans le palais. Description d'un chêne qu'embrassent deux bergers, grands l'un par le savoir, l'autre par la puissance; - deux autres personnages portant le manteau de pourpre ; - un autre encore, fameux par sa valeur. L'arbre est chargé de trophées (oct. 39-40). - Il s'agit de la famille della Rovere.

Sylvana s'étonne. Une voix lui apprend qu'un jour elle pourra expliquer ce que signifie ce tableau. - Repas de Sylvana. Elle est couronnée.

La fée demande à Astolphe de châtier Gorante. Elle lui promet un collier qui lui assurera toujours la victoire. Astolphe avait précisément la lance d'or enchantée de l'Argail et le bon cheval Bayard. Survient un chevalier dont le frère a été assassiné. Astolphe s'engage à vaincre le monstre.

Après avoir désarçonné Gradasse à Paris, le prince anglais était parti à la recherche de Roland; mais celui-ci par l'Espagne se rendait au Cathay, tandis qu'Astolphe passait par l'Allemagne, la Thrace, le Pont et arrivait au Tanaïs, au pays de Sylvana. Vulcain avait forgé ce collier auquel Tydée avait dû ses triomphes.

L'on retient à Roland. Pendant qu'il se laisse séduire par Alfégra, les vaisseaux, qui accompagnaient celle-ci, se sont évanouis. Une tempête s'élève et met la barque en péril. Roland interroge Alfégra qui se rit de sa frayeur.

Cependant Renaud a tué la Chimère et rencontré un lion qui se défendait avec peine contre un griffon. Il tue le griffon et étourdit le lion d'un coup du plat de son épée.

Aleramo conduit Astolphe à la cabane où se cache Gorante. Celui-ci est renversé du premier coup de la lance d'or et promet de partir pour les pays du Couchant. Ainsi il s'était retiré dans la forêt d'Ardenne où il avait fait prisonniers Roland, Renaud et Ferragus qui furent délivrés par la vertu de l'anneau que portait Angélique. Les chevaliers erraient dans la forêt à la recherche de la princesse, retenus par l'art de Maugis qui savait que Gradasse projetait d'attaquer Charlemagne. L'enchanteur avait trompé les démons qu'Angélique avait chargés de l'emprisonner, et revenu en Gascogne il avait repris son empire sur le monde infernal et retrouvé au perron de Merlin le grimoire oublié par Angélique quand elle était partie avec l'Argail; celui-ci de son côté avait oublié la lance d'or dont Astolphe était devenu le possesseur.

Astolphe brûle la hutte de Gorante et revient avec Aleramo auprès de Sylvana.

Revenons à Roland. La barque est battue par les flots. Le chevalier se rappelle comment Alexandre descendit au fond des mers. Alfégra demeure indifférente, refuse de ramener la barque au rivage. L'auteur énumère les poissons que voit Roland, remarque que les grands dévorent les petits et se lamente sur les malheurs de l'Italie.

CHANT V

Suite de la plainte sur les malheurs de l'Italie, - histoire de la fondation de Venise, éloge de la République, description de son empire: l'auteur lui conseille la justice et l'entente avec le duc d'Urbin (oct. 1-19).

Roland, couvert par les vagues, regardait les poissons tout en pensant à Angélique. Survient un énorme poisson. Un coup de Durandal ne peut le blesser; Roland d'un bond s'élance sur le monstre qui le portera sain et sauf au Levant où avec Sacripant il ira à Albraque.

Sacripant était aux prises avec Gorante, s'il vous souvient, mais il fut sauvé par l'anneau d'Angélique. Celle-ci prend néanmoins la fuite pour échapper à son amant. Au delà des Pyrénées, elle retrouve son nain.

Sacripant la cherche vainement. Craignant que Gorante ne l'ait atteinte, il entre dans la forêt d'où il ne peut plus sortir. Il y restera jusqu'à ce qu'il rencontre Renaud qui, après avoir tué le griffon, est obligé également de tuer le lion. Le rugissement de l'animal expirant attire Sacripant qui survient au moment où Renaud se plaignait d'être exposé à mourir de faim dans cette solitude et regrettait ses torts envers Charlemagne, qu'il a abandonné, et envers son cousin. Sacripant achève le lion qui rugissait encore. Querelle des deux chevaliers qui se défient et engagent le combat.

Angélique et son nain, se dirigeant vers Grenade, rencontrent un géant. Elle met dans sa bouche l'anneau magique et fuit. Elle aperçoit des gens armés. Le nain échappe au géant et la rejoint. Elle l'envoie en reconnaissance et il trouve sur son chemin Bradamante qui lui dit que ce sont des soldats de Marsile commandés par Serpentin. Le nain prie Bradamante de protéger sa maîtresse. Celle-ci est surprise de la ressemblance de celui qu'elle croit un chevalier et de Renaud. Elle se fait connaître, et Bradamante promet de la défendre, si elle peut la renseigner sur le sort de Roger. Les deux dames se confient leurs chagrins. Angélique raconte comment ses sentiments envers Renaud se sont changés, elle supplie Bradamante de lui gagner l'amour de son frère.

Bradamante est étonnée d'une pareille dureté chez Renaud. Elle promet de plaider la cause d'Angélique, et si, grâce à elle, elle retrouve Roger, de la faire triompher.

Angélique estime que les deux vaillants chevaliers seront attirés dans son royaume par les bruits de guerre qui se répandent. Elles se quittent; Bradamante va à Montauban, mais elle ne reverra Roger qu'à la cour de l'empereur Léon, en Grèce, ainsi qu'on l'a lu ailleurs (dans Arioste).

Nous suivons Angélique [20]. Les gens de Serpentin ont une querelle avec des voleurs, dont le chef, un géant, les met en déroute, mais Serpentin finit par le tuer et venge ses hommes. Marsile regrette les pertes qu'il a faites sans qu'on ait pu lui amener Roland qui voyage tristement sur la baleine.

CHANT VI

Du bien de la liberté. Roland l'a perdue pour s'être épris d'Angélique. Il eût bien voulu remonter sur sa barque, mais Neptune l'aperçoit et Roland se fait connaître, raconte comment l'amour d'Angélique lui vaut ces aventures. Neptune lui apprend qu'il avait entendu ses plaintes et, qu'ému de pitié, il lui a envoyé la baleine pour le sauver.

Astolphe est revenu au palais de Sylvana avec Aleramo, après la défaite de Gorante. Il ne voit partout que serpents, et Aleramo lui explique que c'est le jour où les fées sont forcées de se transformer, une fois l'an, en reptiles. Ils visitent les salles du palais. Dans l'une, ils admirent des peintures dont plusieurs se rapportent à la famille des ducs d'Urbin (oct. 31-37).

Renaud et Sacripant échangeaient des coups terribles. La nuit arrive, ils s'arrêtent, se désarment et s'étendent pour dormir. Sacripant veille et se désespère d'avoir perdu Angélique. Maugis, ne voulant pas que Renaud reprenne un combat dangereux, présente aux yeux de Sacripant une image d'Angélique qui reproche au roi circassien de se livrer au sommeil et de l'oublier. Ils partent ensemble et le démon donne à Frontalet une telle vigueur qu'ils atteignent le rivage où Roland avait rencontré Alfégra, la fausse Fontedoro. Le démon disparaît et Sacripant se plaint de cette trahison dont il croit Angélique coupable. Il est sur le point de se donner la mort.

Renaud s'éveille et constate que son adversaire est parti. Il a grand'faim et s'adresse à un ermite qui refuse de lui ouvrir. Il se répand en invectives contre les moines, enfonce la porte et jette par la fenêtre l'ermite que Dieu protège et qui ne se fait aucun mal. Renaud lui demande pardon et le moine s'excuse de sa défiance en alléguant que l'ermitage a été longtemps un repaire de voleurs. Renaud, après s'être rassasié, repart et trouve le cheval de l'Argail qu'il avait déjà possédé, mais qu'il avait perdu, quand avec Roland et Ferragus il fut prisonnier de Gorante. Il se rend en Espagne.

Il nous faut conduire Roland à la montagne où Bride d'Or paissait, gardé et soigné par les Dryades.

Neptune avait pris Roland en croupe sur son dauphin; il le dépose sur le rivage d'Afrique, et envoie la baleine qui avait avalé Alfégra la déposer sur le même rivage. Roland la rencontre et lui réclame Bride-d'Or. Alfégra se lamente. Sacripant vient à son secours et demande à Roland d'épargner une femme. Le comte la lui cède en l'avertissant de ce qu'elle vaut. Ils vont ensemble à la recherche de Bride-d'Or.

Astolphe considérait les peintures du palais de Sylvana. Il est malmené par un grossier paysan qui veut battre les serpents-fées.

CHANT VII

Astolphe finit par tuer son adversaire. Avec Aleramo il va se reposer sur un beau lit au moment où le jour paraissait. Renaud était en Espagne. Il s'est décidé à se ranger du côté d'Agrican, afin de punir le roi Galafron qui avait envoyé l'Argail avec la lance enchantée pour ruiner la France.

Il voit une femme attachée toute nue à un arbre et battue par un nègre. Il s'approche. Elle l'engage à fuir. Il refuse, et dans un combat avec le géant noir qui était un des quatre qui avaient accompagné Angélique en France, il lui passe son épée à travers le corps, le blesse une seconde fois et voudrait le convertir à la foi chrétienne, mais le mécréant ne veut rien entendre et Renaud le laisse mourir de ses blessures.

La dame est surprise de la ressemblance de Renaud et de Richardet. C'était Fleur-d'Epine, fille de Stordilan, roi de Grenade. Elle raconte comment elle s'était d'abord éprise de Bradamante, comment elle devint l'amante de Richardet, et comment celui-ci fut sauvé du bûcher par un chevalier errant. Depuis elle a épousé Zénodore dont la bravoure dans un tournoi l'avait séduite. Ils rencontrent l'armée de Zénodore qui venait secourir son épouse. On les conduit à la cité et Renaud y est reçu en triomphateur.

Pendant le festin qui suivit, Doralice compare le chevalier à Mandricard dont elle est veuve.

Ici l'auteur s'interrompt (oct. 102). Le lecteur est en droit de se demander comment Agrican peut être au nombre des vivants, quand son fils Mandricard est mort. Cela est en effet en désaccord avec le récit d'autres poètes, mais ils ignoraient qu'il y avait eu deux Mandricard.

Nous les laissons à table et revenons à Roland. Les nymphes lui ont rendu Bride-d'Or et le renseignent sur Alfégra. Neptune lui a enlevé le grimoire à l'aide duquel elle transportait les gens aux Îles-Perdues, mais elle n'en est pas moins dangereuse. Elles mettent en garde les chevaliers contre les enchantements qu'ils pourront trouver en se rendant au pays de Galafron et leur apprennent qu'ils feront la rencontre d'Angélique. Ils abandonnent Alfégra et partent, accompagnés par un faune qui avait soigné Bride-d'Or et que les nymphes leur donnent pour guide.

CHANT VIII

Les deux chevaliers cheminaient amicalement. Roland parlait d'Angélique. Cela déplut à Sacripant, qui, pour le détourner de cet amour, veut lui montrer combien elle est fausse et déloyale. Elle possède l'anneau dont Sémiramis se servit pour satisfaire une passion incestueuse. Il fut trouvé ensuite par le berger Gygès qui le mit à profit pour séduire la reine de Lydie. Cambyse en hérita, et il passa aux mains d'Atlante, l'enchanteur de Carène, qui lui donna la vertu de détruire tout maléfice et le remit à Galafron, comptant ainsi ruiner la France et sauver les jours de Roger.

Les deux chevaliers aperçoivent une flotte sur la mer et une armée sur le rivage. Le faune va à la découverte: ce sont les forces de Rodomont qui va rejoindre Agramant et veut envahir la France avec lui.

Roland pique des deux, attaque les Sarrasins et se trouve en face de Rodomont qu'il désarçonne. Sacripant et le faune mettent les Sarrasins en déroute. Roland et le circassien entrent dans Alger, le faune reste à garder le pont.

Les chevaliers font un carnage des habitants d'Alger. Mais Rodomont a jeté le faune en bas du pont et est entré dans la ville. Il combattait avec Sacripant, quand il voit son palais en flammes. Il y court pour sauver sa mère, mais trop tard. Le faune avait mis le feu au palais et à toutes les maisons.

Les trois amis s'en vont et le comte écrit sur la porte « Ici a été Roland. » Cela augmenta la colère de Rodomont, et plus tard il fit payer très cher aux Parisiens la victoire de Roland.

Aleramo et Astolphe s'éveillent. Leurs vêtements leur ont été enlevés et ils trouvent à leur place, Astolphe une cotte impénétrable, Aleramo un costume d'un prix inestimable. Souvent l'habit fait valoir son homme. Sylvana requiert encore l'aide des chevaliers contre un nouveau monstre, Tisiphone, sortie des enfers pour les punir d'être entrés dans son palais, et, quand ils en auront triomphé, alors viendront Mégère et Alecton. Astolphe éprouve quelque frayeur, mais la fée le dispense du combat et en charge Aleramo.

A Grenade, Renaud est l'objet des attentions de Doralice. On le comble d'honneur pour avoir délivré Fleur-d'Epine. Toutes deux sont assises avec lui sur un char de triomphe qui parcourt la ville. Mais l'amazone géante Sicomora qui avait eu l'avantage dans un combat antérieur sur le nègre Argeste, ravisseur de Fleur-d'Epine, est jalouse des succès de Renaud ; elle l'insulte et le provoque. Renaud est obligé d'accepter le combat et, malgré son désir de l'épargner, il est contraint de la tuer. Il est alors entouré par les cent chevaliers de la géante qui sont tenus par serment de la venger. L'un d'entre eux, Guérin, s'offre à combattre, et, s'il est vaincu, lui et ses compagnons deviendront les soldats de Renaud; si celui-ci a le dessous, il sera comme eux esclave des Amazones. Ce Guérin, dans ses voyages à la recherche de son père, était tombé aux mains des Amazones (oct. 129).

Le combat dure longtemps: on décide de l'interrompre et de le reprendre le jour suivant. On fait les funérailles de Sicomora, et à table Renaud et Guérin sont assis l'un à côté de l'autre.

CHANT IX

Des trésors et de la vertu. - Guérin raconte son histoire. Il est parti à la recherche de son père, parce que la belle Eliséna lui avait reproché de n'être qu'un esclave. Après avoir vaincu le roi Carador, il a quitté Constantinople, et à travers bien des difficultés s'est rendu au pays des arbres du Soleil, où il a su qu'il devrait parcourir le monde avant de retrouver son père. Puis, avec Sicomora, il est venu en Espagne. Il ne rit jamais et garde une attitude sérieuse et noble.

Roland, Sacripant et le faune sont sortis d'Alger et se dirigent vers Albraque, pendant que Rodomont médite de se venger de la France. Un courrier de Galafron leur annonce que le roi appelle à son secours tous les chevaliers errants; il donnera sa fille Angélique à qui le délivrera d'Agrican. Mais Angélique est prisonnière de Sarpedonte, fils d'Oldrado, et seigneur du Rio-Castello (Chàteau-Mauvais). Tout chevalier qui se présente à ce château y demeure prisonnier, s'il ne met à mort en un jour cent chevaliers. Le courrier ajoute qu'ils ne sont qu'à six lieues de Rio-Castello.

Ils en prennent le chemin, et Sacripant prie Roland de lui laisser cette entreprise. Le comte y consent à la condition qu'il respecte Angélique et la rende à son père.

Le courrier essaie de les détourner de leur projet et leur demande de porter d'abord secours à Galafron, mais ils n'y consentent pas.

L'auteur se plaint de ce que les seigneurs soient des tyrans, préfèrent le vice ou la bassesse à la vertu et au talent. Il excepte son protecteur qui demeure digne de sa noble geste, la maison d'Anguillara. Puisse Mars le ramener vaiqueur!

Ils rencontrent les hommes de Sarpedonte. Sacripant les attaque avec vaillance, et Roland commence à regretter de lui avoir cédé la place.

Cependant Aleramo, chez Sylvana, combat Géryon, le dragon à trois têtes, qui, malgré les coups qu'il reçoit, s'enlace autour du corps du chevalier. Sans Sylvana, Astolphe n'eût pu supporter ce spectacle.

Aleramo tue enfin le dragon, mais de la bouche de celui-ci sort une hydre à sept têtes. Le chevalier en tranche une d'un coup d'épée: à sa place il en renaît trois autres. Astolphe s'effraie encore davantage. Aleramo tranche les sept cols de l'hydre et jette au feu l'affreux animal. Astolphe prie alors Sylvana de mettre une trêve aux combats avec les monstres et de leur faire connaître les merveilles de sa demeure.

Sur l'ordre de Sylvana, on leur sert un repas dans son jardin qui n'a point de pareil au monde. Au milieu est une colline où les Muses habitèrent autrefois, le Parnasse aux deux sommets. En leur souvenir, on les y a représentées et avec elles les grands poètes qui illustrèrent les genres auxquels chacune préside. Sylvana et les deux champions s'asseoient et le festin commence.

Nous revenons à la table où nous avons laissé Renaud et Doralice qui brûle d'amour pour le chevalier. Elle craint de ne jamais le posséder, car ni elle ni son père ne savent ce que sont ces deux étrangers errants. Elle rougissait et pâlissait tour à tour, ce qui n'échappa point à sa mère, tandis que Fleur-d'Epine est joyeuse de se voir honorée et de ce que les vaillants guerriers sont si bien traités.

Renaud, désireux de savoir qui est son adversaire, finit par lui demander son nom et sa patrie. Le bon Guérin consent à le renseigner. Il ignore où il est né; il a été élevé à Byzance où il reçut le nom de Meschino. Tout enfant il avait été pris par des corsaires, puis acheté par un marchand qui en fit présent à sa femme. Ils eurent pour lui les soins de parents véritables. Son père adoptif avait un fils: les deux enfants furent traités de la même manière, sans différence aucune. L'empereur demanda un jour à celui que Guérin croyait son frère, de lui donner ce petit esclave. Le père donna son consentement, et Guérin devint le serviteur favori d'Alexandre, fils du vieil empereur. L'impératrice l'aimait également. Il délivra Constantinople assiégé par les Turcs. Puis il résolut de se mettre à la recherche de ses vrais parents et de consulter les arbres du Soleil. Là un vieillard vénérable, après avoir interrogé son idole, lui répondit qu'il devait aller vers le Couchant, où il retrouverait sa famille, qu'il avait reçu deux fois le baptème, qu'au premier il avait été nommé Guérin et Meschino au second. En revenant il fut prisonnier aux rives du Thermodon et y demeura sans pouvoir accomplir son dessein.

Renaud regrette que son adversaire se soit engagé par serment à venger Sicomora, car il mourra sans avoir recouvré son nom de Guérin, mais sous celui de Meschino, puisqu'il a eu la mauvaise chance de tomber entre les mains redoutables du sire de Montauban.

Les chevaliers vont se reposer. Le roi Stordilan s'inquiète d'avoir à sa cour ces deux chrétiens si vaillants. On le rassure, mais Doralice qui se défie des intentions du roi, va secrètement avertir les chevaliers de se bien garder.

CHANT X

La jalousie trouble l'esprit; elle fait que Stordilan ne peut recouvrer sa tranquillité et demande à ses conseillers quel parti il doit prendre au sujet de Renaud et de Guérin. L'un est célèbre pour sa prouesse, l'autre, sous le nom de Meschino, est illustre chez les Grecs et a vaincu Finidaro et ses fils. Stordilan craint pour son royaume. En sauvant Fleur-d'Epine Renaud a mérité d'être honoré, mais il convient qu'il parte au plus tôt et Guérin avéc lui. Zénodore, qui se défiait de son père, vient au Conseil et fait un grand éloge de Renaud dont le courage est sans égal et sur la loyauté de qui l'on peut compter. On explique à Stordilan qu'il a tout intérêt à ménager le sire de Montauban. Zénodore quitte le Conseil et va trouver les chevaliers, tandis que Stordilan consulte encore ses conseillers qui ne savent trop que répondre. Zénodore revient avec les deux chevaliers. Renaud annonce qu'une fois son combat avec Guérin terminé il quittera le royaume.

Il déclare que si Charlemagne attaquait injustement Stordilan ou son fils, il est prêt a les défendre. De même Guérin affirme que, lorsqu'il aura retrouvé son lignage, si Zénodore recevait quelque outrage, il reviendrait le secourir, fût-ce au risque de sa vie.

Tout le monde les admire et l'on se sépare amicalement. Mais Renaud, au lieu de dormir, projette de convertir Zénodore à la foi chrétienne; Guérin l'entend prier Dieu, et conçoit de son côté le dessein, s'il sort sain et sauf du combat, de délivrer la route de Galice des voleurs qui l'infestent.

Malgré leur amitié, les deux champions, aussitôt qu'il fait jour, se préparent à combattre. Zénodore les supplie vainement de se réconcilier. Stordilan insiste en leur montrant que leur conduite est en complet désaccord avec la foi chrétienne ; elle enseigne le pardon des offenses, et c'est pure folie que de sacrifier un bien éternel à une fumée d'honneur. Le serment de Guérin est nul puisqu'il est contraire à la loi.

Renaud et Guérin ne pouvaient réfuter le roi qui avait raison. Renaud est heureux de voir que le père de Doralice connaisse si bien l'Evangile et espère le convertir. Il maintient qu'il a le devoir de combattre pour la vérité et la justice. Guérin de son côté dit que Turc, Maure, ou baptisé, nul n'a le droit de manquer à son serment.

Doralice intervient, alléguant l'incertitude du sort des armes et la vanité du motif qui les met aux prises. D'ailleurs un serment ne lie point quand il est contraire à la loi divine. Pourquoi ne respectent-ils pas la volonté du Christ, alors que Turcs et Arabes obéissent fidèlement à l'Alcoran? Comment peuvent-ils se dire chrétiens quand ils n'observent point leur loi tout entière? Elle finit par leur proposer de se faire remplacer secrètement par deux chevaliers: celui qui représentera Guérin se reconnaîtra vaincu, se rendra et ainsi les cent chevaliers de Sicomora seront obligés de partir.

Ni Renaud ni Guérin ne veulent céder. On leur sert une collation délicate et somptueuse, et Fleur-d'Epine supplie son beau-père de veiller sur les jours de Renaud, mais il répond que l'honneur lui interdit de revenir sur sa parole donnée.

On avertit les cent chevaliers d'avoir à se trouver sur la place où les deux champions reprendront la lutte. On prépare les estrades pour les reines et pour le peuple. Zénodore fait prendre les armes à deux cents cavaliers et à quatre cents fantassins. Le lieu choisi est hors de la ville, à un demi-mille.

Avant d'engager le combat, les deux champions descendent de cheval, font pieusement leur prière, se demandent pardon et se baisent sur la bouche comme deux frères.

Ils brisent d'abord deux lances. Le tronçon de l'une vola si haut que dix autres lances avaient été rompues quand il retomba sur le sol et s'y enfonça.

La poussière, la sueur des chevaliers et de leurs coursiers obligent à interrompre le combat une demi-heure. On amène d'autres chevaux. Les deux champions sont d'accord pour reprendre à l'épée et finir avec la masse d'armes. Guérin portait des armes enchantées et toute sa personne était fée, excepté le pied gauche.

Nous revenons à Sacripant qui taille en pièces les hommes de Sarpedonte et qui continue à refuser le secours de Roland.

Néanmoins il finit par être fait prisonnier et le comte, après avoir sonné du cor, attaque les Maures. Leur chef, autrefois vassal d'Agramant, ose le défier. Roland lui répond en réclamant la liberté d'Angélique et de Sacripant. Le combat s'engage et Roland tue les soixante qu'il avait devant lui.

D'après Turpin, il en coupa dix en deux d'un seul revers de Durandal

Chi nol vol creder, vadalo a cercare,

Ch' io son christian di buona fede asperso,

Et credo questo et più se più mi lice,

Massimamente a quel che Turpin dice.

Roland sonne de nouveau du cor, si fort que les gens de Rio-Castello l'entendirent. Sarpedonte arme ses cent chevaliers et les fait partir en deux corps à la découverte. Le chef de cette troupe offre à Roland de choisir une des lances qu'il lui présente; celui qui sera désarçonné ne combattra plus de la journée. C'est un chrétien de la famille italienne Malatesta qui descend de Cadmus. Il apprend à Roland que lui et sa dame, belle entre les belles, sont tombés entre les mains du cruel Sarpedonte. Ils allaient sur un vaisseau faire leurs dévotions à Lorette; des corsaires les ont pris et livrés à Sarpedonte qui l'a contraint à le servir, lui laissant à cette condition sa dame bien-aimée. Robert, tel est son nom, apprend au comte qu'Angélique est en effet prisonnière de Sarpedonte.

Le comte désarçonne Robert, et taille en pièces ses chevaliers. Cependant Sacripant cherche Angélique, qui était invisible, quand il lui plaisait, grâce à son anneau. Elle eût pu sortir de la forteresse et n'y était restée que pour en assurer la ruine. Sacripant s'impatiente, et Sarpedonte lui annonce qu'il doit se reconnaître son vassal ou mourir dans les trois jours. - Robert admire les exploits de Roland et se rend à lui, mais il est inquiet du sort réservé à sa dame.

CHANT XI

Toute faute non suivie de repentir est châtiée par le monarque éternel. Ninive et l'Egypte en donnent des exemples contraires: Nabuchodonosor fut pardonné, Pharaon et son peuple furent punis. Parfois, la faute du roi retombe sur un peuple entier, ainsi qu'il arriva quand David enleva la femme d'Urie. Sarpedonte sera puni.

Roland va à la porte du château, sonne du cor et défie Sarpedonte. Celui-ci est renseigné par les fuyards, et ni lui ni ses autres chevaliers ne savent que résoudre. Un vieillard qui désapprouvait leur vie criminelle, les avertit du danger. Il rappelle que cette forteresse, dite autrefois la Rocca Benedetta (la Roche Bénie), a changé de nom et de coutumes. Sarpedonte a dépassé les crimes de ses pères. Le chevalier qui se présente, est le messager de Dieu; il faut lui demander merci. Un jeune favori de Sarpedonte tourne en dérision le discours du vieillard. On finit par proposer à Sacripant de se charger de l'entreprise. Il refuse parce que Roland est son compagnon. Ils l'enferment dans une prison et se disposent à marcher à la rencontre du comte.

Nous les laissons juqu'à ce que nous ayons tiré Astolphe et Aleramo du Jardin de Sylvana et qu'ait pris fin le combat de Guérin et de Renaud, pour qu'ils ne nous embarrassent plus tant que Rio-Castello n'aura pas été détruit.

Astolphe et Aleramo prennent un repas à l'ombre des lauriers et des myrtes ; un concert mélodieux s'unit aux chants des oiseaux pour les charmer. En ce lieu règne un printemps perpétuel. On y voit réunis les arbres les plus divers et les plus beaux, les fleurs les plus parfumées.

Après le repas, chevaliers et dames se promènent dans le jardin. Toutes sortes d'animaux s'offrent à leurs regards. Ils s'arrêtent près d'un étang où nagent de nombreux poissons, puis vont dans les bois jouir du chant des oiseaux ou les contempler. Toutes les espèces d'animaux sont représentées dans cette enceinte, où l'on trouve même le minotaure, le sanglier de Méléagre, les lions de Cybèle, etc. Les chevaliers admiraient ces merveilles. Sylvana les mène dans son palais, où elle a préparé un jeu charmant dont nous parlerons, mais nous devons revenir à Guérin et Renaud.

Ils combattaient à l'épée avec un succès égal. La lutte est longue et fatigante, parce que Guérin avait des armes enchantées. On en doit dire l'origine.

Guérin out pour mère Fenice, que Sefferra avait nourrie.

Celle-ci et son époux Zenone savaient l'art des enchantements. De Byzance la pauvreté les avait conduits à Durazzo, ou Sefferra et la duchesse de ce pays accouchèrent à peu près en même temps, l'une d'un fils qui ne vécut pas, l'autre d'une fille; mais bientôt la duchesse mourut, et Sefferra eut soin de l'orpheline.

Le duc Mustafa était mahométan; il mourut deux ans après son épouse, laissant deux fils et la jeune fille que Sefferra élevait. Cette enfant était d'une beauté sans égale. Milon, duc de Tarente et fils de Gérard de Bourgogne, en devint amoureux. Il chassa de Durazzo Naparro et son frère Madar, baptisa Fenice, qui prit possession du duché, l'épousa, et en eut Guérin.

Sefferra avait prédit à la duchesse qu'elle aurait un fils qui ferait grand honneur à sa famille. Sous le palais, du côté de la mer, elle avait un souterrain où elle évoquait les démons. Quand Guérin naquit, elle y porta l'enfant, fit venir Vulcain et lui ordonna de forger pour Guérin des armes meilleures que celles d'Achille; qui ne pussent servir qu'à lui seul et grandissent avec lui. Il devait y représenter un chêne et y inscrire le nom de Guérin. Elle conjure Vulcain par Zoroastre, Circé, Médée, Salomon, la Sibylle de Cumes, Proserpine, Erichtho, le Styx, le Léthé, le filet où il prit Mars et Vénus, etc.

Une allusion à la révolte des Géants contre Jupiter amène l'auteur à se lamenter sur les malheurs de l'Eglise livrée aux outrages des Colonna, de traîtres italiens, d'Espagnols et d' Allemands

Deh! vedi, Christo, come la tua Chiesa

È data in preda delli rei Tithani

Et come dalla gente Collonesa,

Pria, et poi dalli maligni Lutherani

Fu divorata et malamente offesa

Da traditori Ausoni et da marani

Celtiberi et crudei Thedeschi insieme

 Ch' ognun quanto più può la stratia et prieme.

Paul saura sans doute conduire la barque de Pierre, mais comment pourra-t-il conserver la foi, si celui qui devait la défendre contre Turcs et païens se fait l'héritier de Luther? Dieu ne voit-il pas les progrès de l'erreur? Qu'il vienne donc au secours de son vicaire et le rende invincible comme Josué, sans cependant arrêter le cours du soleil.

Vulcain forge les armes de Guérin, en se conformant aux instructions de Sefferra. Celle-ci plonge alors l'enfant dans l'eau du Styx où les armes ont été trempées. Enfin elle éprouve si le corps de Guérin est réellement invulnérable et si rien ne peut entamer son armure.

Cependant les frères de la duchesse, Naparro et Madar, conspiraient pour lui enlever le pouvoir.

Milon avait ordonné de grandes fêtes à Durazzo en l'honneur de la naissance de son fils. Un partisan des deux frères veut profiter de l'occasion pour leur faire recouvrer le duché. Finadusto s'était laissé baptiser par simple crainte. Il avise Napar.

L'auteur rappelle ici au duc d'Urbin comment il eût repris son duché sur Léon X et Lorenzino, s'il n'avait été trahi par ceux qui l'accompagnaient. Sans leur défection, il n'aurait pas eu à demeurer aussi longtemps dans les Marches (nel paese Marchiano) (oct. 118-120).

Naparro lui répond qu'il va venir, s'entend avec Astiladoro, et, à la tête de soixante cavaliers, se dirige sur Durazzo.

CHANT XII

L'auteur cita comme ayant perdu leur temps quand il fallait agir, Annibal, le rigide chef français en Pouille, le Toscan dont les fils ont appris aux dépens de leur père à être vigilante pour éviter un sort pareil à celui de leur père à Prato: ils cherchent aujourd'hui à rendre la liberté à leur pays.

De même, le duc Milon, gaspille ses loisirs à Durazzo. Il avait licencié ses troupes et vivait magnifiquement, ouvrant sa cour à tous. Naparro, sous le nom de Torindo, vient à Durazzo avec sa troupe. Finadusto, qui était un Turc mal baptisé, le reçoit volontiers. On dit que trois sortes d'eaux se perdent : l'une, c'est la pluie qui tombe dans la mer; l'autre, celle dont on lave la tête à un âne et qui ne vaut qu'ingratitude ; la troisième est celle qui sert à baptiser Juif, Turc où Chaldéen. Un mauvais juif n'est jamais un bon chrétien. Finadusto et son complice Lamphybo ont fait ainsi le malheur de Durazzo, leur patrie.

Au moment où tout était prêt pour le tournoi, un grand tumulte se produit dans la cité. Naparro et ses hommes massacrent les chrétiens sans épargner les femmes ni les petits enfants. Le bruit en vient jusqu'au palais. Sefferra prend Guérin et descend dans son souterrain, tandis que le duc et son fidèle Manfred s'arment pour combattre. Mais Sefferra évoque les démons et leur fait transporter à Constantinople et remettre à l'empereur les armes faites par Vulcain. L'empereur les destine à son fils alors âgé de cinq ans.

Milon et son épouse sont faits prisonniers; il recouvrera sa liberté quand son fils viendra à son secours. Sefferra s'est embarquée avec l'enfant, mais des corsaires s'emparent du bateau et jettent à la mer Sefferra qui est changée en un oiseau blanc.

A Byzance, Guérin fut acheté par Epidonio, dont la femme eut à la même époque un garçon et tous deux furent élevés avec les mêmes soins. C'est ainsi que Guérin fut baptisé de nouveau et reçut le nom de Meschino; l'autre enfant eut le nom de son père, Epidonio.

A l'âge de quinze ans, Guérin vainquit à la lutte plus de vingt adversaires. Alexandre, fils de l'empereur, témoin de sa vaillance, voulut l'acheter, mais Epidonio lui en fit don et lui raconta que des corsaires l'avaient pris avec une dame couverte d'or et de pierreries et une nourrice: toutes deux avaient été jetées à la mer.

Guérin écoutait et jurait de se venger sur lesTurcs auteurs de ses maux. Il devait tenir parole.

Alexandre voulut essayer les belles armes que Sefferra avait fait parvenir à l'empereur, mais il ne put les revêtir. En vain on travaille à les mettre à sa taille. Les armuriers ne peuvent y réussir, car elles résistent à leurs outils. Alexandre se demande quel est ce Guérin dont le nom y est gravé, et ce que signifie le chêne qui y est représenté.

On s'aperçoit un jour que les armes vont au Meschino et Alexandre allait les lui donner, mais des jaloux s'y opposent et l'empereur se rappelle que celui qui les lui a remises, a dit qu'elles devaient être le prix d'un combat.

Guérin se désespère, car il voudrait y prendre part. Alexandre lui promet de l'affranchir.

Le tournoi est annoncé. Comme une trêve régnait entre les chrétiens et les Turcs, ceux-ci viennent en grand nombre.

Guérin est affranchi et armé par Alexandre lui-même. Mais sur ses armes il porte un vêtement de paysan et sur sa tête une couronne de chêne: il doit demeurer inconnu, car l'empereur le ferait périr, s'il savait qu'il osa prendre part au tournoi.

Guérin renverse d'abord un de ses oncles, Madarro, et le met à mort. Napparo, son autre oncle, demande à lutter contre l'audacieux vilain. Il est abattu avec son cheval et se brise l'épaule. Amphylo, le Persan, est également désarçonné. L'on renvoie au lendemain la suite du combat.

Alexandre désarme lui-même son ami qui sert à table quand les chevaliers prennent place au banquet. On réclame le vainqueur de la journée et Alexandre demande l'avis de Guérin, qui répond: « L'inconnu a vaincu parce que moi je n'ai pas pris part au combat. » Mais l'empereur entend que seul un chevalier y soit admis; la fête continue.

Le jeu, auquel Sylvana avait convié Aleramo et Astolphe, consistait à détacher des cheveux d'une fée et sans les rompre, un anneau qui avait des vertus magiques. Astolphe essaie vainement, Aleramo réussit sans peine. Astolphe s'irrite et Sylvana doit le calmer. Puis elle leur montre une salle immense et magnifiquement décorée. Des peintres y avait représenté un chêne que tenaient deux pasteurs couronnés d'or et de pierres précieuses, comme l'auteur l'a dit déjà ; l'on voyait les travaux de l'un et de l'autre. L'un posait le pied sur un monceau de livres et de manuscrits, à côté de l'autre était un grand monceau d'armes et un temple d'abord démoli, puis reconstruit plus beau. Un lion arrachait un rameau du chêne illustre, mais d'autres rameaux poussaient plus nombreux et il se couronnait d'armes victorieuses.

Un autre pasteur couronné s'élevait jusqu'au ciel sur un char de feu. De son manteau il couvrait peu à peu le côté  le plus fameux de l'Italie et tendait à deux jeunes gens deux pans de son manteau. Sur son diadème d'or, était écrit «Paul III», les deux jeunes gens avaient pour nom Alexandre et Ranuccio. Aux pieds du grand pasteur s'abritait encore un tout jeune homme, Guido Ascanio.

Astolphe et Aleramo admiraient, mais ils ont à contempler d'autres choses dignes de l'attention des gens intelligents.

Un berger d'un coup de pierre brisait la tête à un géant dont tous avaient grande peur. De même le berger triomphe d'un griffon superbe et réduit à la plainte et à l'affliction une haute colonne près de Rome.

A l'un des descendants de Guérin le pasteur couronné enlève Camerino et le donne à Ottavio, d'abord tout enfant, puis gendre de l'aigle qui étend ses ailes de l'un à l'autre pôle. Le descendant de Guérin cède dans l'intérêt de l'arbre de sa famille et reçoit en récompense une jeune fille sage à merveille, aimée des Grâces et des Muses.

Astolphe et Aleramo entendent un concert harmonieux. Sylvana ne voulait point leur révéler ce dont ils avaient les images sous les yeux et qui ne les touchait point. Elle les mène dans une salle voisine d'où sortaient ces sons. La fée les fait asseoir sur un lit richement décoré et les quitte.

Au chant dernier nous disions comment Roland arriva à Rio­Castello. Sacripant avait été mis en prison. Quand le cor du comte eût longuement sonné, les cent chevaliers s'arment: les cinquante meilleurs vont à la rencontre de Roland, les cinquante autres gardent le château. Sarpedonte tombe mort un des premiers, mais ses chevaliers voulaient le venger, et Roland les tailla en pièces. Le jeune homme qui avait tourné en dérision le sage vieillard, était chef des cinquante laissés à la garde du château. Il se rend à Roland qui fait grâce à Gelarco à la condition qu'Angélique lui sera rendue ainsi que Silvia à Robert, son amant; que Sacripant sera mis en liberté et que Rio-Castello sera livré aux flammes. Gelarco consent à tout dans l'espoir d'hériter ainsi du trésor de son ami Sarpedonte.

Le poème s'arrête au premier vers de l'octave 108: « Plus de six cents femmes à Rio-Castello..... »

 

Ferdinand CASTETS.

Note

_______________________

 

[1] L'auteur du Guerino il Meschino est le célèbre Andrea dei Magnobotti da Barberino, auquel on doit également les Reali di Francia, l'Aspromonte, les Storie Nerbonesi, l'Ajolfo, l'Ugone d'Alvernia. Pour les Reali et leur auteur v. Pio Rajna, Ricerche intorno ai Reali di Francia, Bologne, 1872 (Cf. G. Paris, Romania, II, p. 351, sq.), et Gaspary, Geschichte der italien. Literatur, II, p. 252, sq.

[2] D'après Dunlop, History of Fiction, III2, p. 38, une traduction française aurait été imprimée en 1490. Ferrario, Storia ed analisi degli antichi romanzi di cavalleria e dei poemi romanzeschi italiani, t. II, p. 283, indique deux éditions de cette traduction, Lyon, 1530, et Paris, 1532, et ajoute que l'auteur avertit lui-même qu'il a traduit le livre I, mais que pour le reste il s'est abandonné aux caprices de son imagination.

[3] History of Fiction, III2, p. 38-50.

[4] Tullia d'Aragona était fille de la courtisane Giulia de Ferrare, qui affirmait qu'elle l'avait eue du cardinal Lodovico d'Aragona, neveu d'Alphonse II, de Naples, et qui n'hésita pas à lui donner ce nom illustre. Sa mère la fit élever avec soin. Aussi belle que spirituelle et savante, Tullia tenait à Rome une véritable cour formée de lettrés et d'artistes. Le respectable Jacopo Nardi lui adressait sa traduction du Pro Marcello (1536), et la qualifiait d'unique et véritable héritiére du nom et de l'éloquence de Cicéron. En 1537, elle se trouva à Ferrare en même temps que Vittoria Colonna, et il ne semble pas que la comparaison lui ait été défavorable. Un correspondant de la Marquise Isabelle la dit molto gentile, discreta, accorta, e di ottimi e divini costumi. Elle parlait de toutes choses avec science et justesse, chantait fort bien, composait des vers sur l'amour platonique, et on lui en dédiait de semblables.

Neuf ans plus tard, à Florence, elle eut un succès pareil. C'est là qu'elle composa le dialogue Dell' Infinità d'Amore, où les interlocuteurs sont eux-même, Varchi et Benucci. La protection de la duchesse Éléonore lui épargna la honte d'être contrainte à porter sur son voile la bande jaune caractéristique de son métier et le duc Cosme écrivit en marge de sa pétition: Fasseli gratia per poetessa. Le dialogue dell'Infinità d'Amore roule sur l'amour élevé, noble, contraire à l'amour vulgaire; il est infini parce que l'union parfaite de l'amant et de l'objet aimé est impossible. Le ton est naturel, aisé, la science étendue et solide.

Le remaniement du Guerino il Meschino parut en 1560, après la mort de Tullia. Il est remarquable que, dans l'avis au lecteur, elle se plaigne de ce que la plupart des livres que lisaient les dames fussent remplis de peintures voluptueuses et indécentes, alors que nous constatons qu'en plusieurs endroits elle a elle-même dépassé la limite permise (Ferrario, op., I. II, p. 283-285).

Le prudent Tiraboschi, dans le chapitre qu'il a consacré aux Italiennes illustres du XVI siècle, en parle ainsi: « Di questa celebre rimatrice che fu frutto d'amore e ne accese non senza qualche sua taccia le fiamme in molti e principalmente in Girolamo Muzio, si posson vedere copiose notizze presso il co. Mazzucchelli, Scritt. it., t. I, par. 2, p. 928. »

La biographie de Tullia dans Ferrario (1. 1.) n'a plus d'intérêt depuis les travaux plus récents que Gaspary a mis à profit dans les pages qu'il a consacrées à l'Aspasie moderne. V. Geschichte der italien. Literatur, II, p. 509-513 et notes. Il estime que Tullia était vraiment sur le chemin de repentir et qu'il n'y avait aucune hypocrisie dans le dédain qu'elle professait pour l'amour grossier. Mais en 1543 elle revint à Rome, et dès lors, soit poussée par le besoin, soit cédant aux conseils de sa mère Giulia, son mauvais génie, elle reprit ses habitudes premières et finit par mourir chez un hótelier de Trastevere en 1556. Aucun poète ne chanta sa mort, suivant l'usage du temps. Depuis son retour à Rome l'auréole avait disparu de son front. Avant de mourir, elle institua son fils Celio son légataire universel. Bernardo Tasso, le père de Torquato, est un des poètes qui célébrèrent Tullia au temps de sa prospérité.

[5] Op., 1., t. III, p. 329-351.

[6] M. Gaspary, dans son histoire de la littérature italienne, t. II, p. 265, a résumé le Guerino il Meschino en une page; mais il n'a pu consulter (comme il en avertit en note) qu'une édition de 1869 très mutilée, et cela explique comment la visite de Guérin chez la Sibylle est ainsi présentée: (er) steigt in Italien in das verzauberte Reich der Fee Alpina hinunter. Les jardins de Falérine, d'Alpine et d'Armide doivent quelque chose au séjour merveilleux de la Sibylle du Guerino, et c'est ce qui a induit l'abréviateur moderne à mêler le nom d'Alpine et une réminiscence d'Arioste au texte d'Andrea da Barberino. - Je regrette de n'avoir pu consulter que les sommaires de Dunlop et de Ferrario. En plusieurs endroits j'ai dû noter leur désaccord. Ferrario résume le rifacimento de Tullia d'Aragona et en reproduit quelques passages.

[7] V. Ferrario, op. I. t. II, p. 286.

[8] M. Rajna ne pouvait oublier le Guerino « così prodigiosamente popolare in tutta quanta l'Italia », Le Fonti dell' Orlando Furioso, p. 462. Pour le Prêtre-Jean, et ce qu'Arioste emprunte en cet endroit au Guerino et peut-être à d'autres, v. p. 463-464. Si Astolphe trouve le Paradis terrestre au pays du Prêtre-Jean, Guérin y avait eu accès dans sa visite au puits de saint Patrice. Il y a simple transposition. M. Rajna ne me semble pas avoir remarqué (p. 473) que si Astolphe rencontre les deux saints vieillards Enoch et Élie, c'est en souvenir du Meschino. L'idée de se servir du char d'Élie pour s'élever jusqu'à la lune me paraît appartenir en propre à l'auteur du Furioso. Mais n'y a-t-il pas dans la légende d'Alexandre que le conquérant descendit au fond des mers dans une sorte de cloche à plongeur et s'éleva dans les cieux porté par des griffons? V. Boiardo, Roland amoureux, L. II, ch. 1.

[9] La célébrité du nom de Montefeltro remontait à l'habile et vaillant condottiere du XIII siècle auquel Dante a consacré le chant XXVII de l'Enfer. En 1275, à la tête des Gibelins de la Romagne, il écrasa l'armée des Guelfes que commandait Malatesta de Verrochio. Puis il fut successivement capitaine de Forli et de Pise, assurant toujours la victoire à ceux qu'il servait, se réconcilia plusieurs fois avec l'Eglise et mourut en 1298, deux ans après être entré dans l'ordre de Saint François. Dante est sévère pour lui, trop sévère même, probablement parce qu'il n'était pas demeuré jusqu'au bout fidèle à la cause gibeline. Il lui reproche d'avoir, une fois devenu cordelier, donné au pape Boniface, alors en guerre avec les Colonna, le conseil de promettre beaucoup et de tenir très peu. Il est invraisemblable que Boniface ait eu besoin d'aller consulter un moine dans sa cellule, pour apprendre à tromper ses adversaires. La politique était alors, est peut-être quelquefois de nos jours, celle que Machiavel a décrite ainsi: « Si vede per esperienza ne' nostri tempi, quelli principi aver fatto gran cose, che della fede hanno tenuto poco conto, e che hanno saputo con l'astutia aggirare i cervelli degli uomini, ed alla fine hanno superato quelli che si sono fondati in su la lealtà. » Princ. c. 18. Par une de ces contradictions fréquentes chez lui, Dante associe ailleurs les noms de Lancelot, le fier chevalier de la Table Ronde, et de Guy de Montefeltro, prenant ces personnages pour exemples de ceux qui, au déclin de l'âge, ont compris la nécessité de se réconcilier avec Dieu: « nella loro lunga età a religione si rendero, ogni mondano diletto e opera deponendo. » Conviv. IV, e. 58. - Certainement Dante eût envoyé Francois-Marie della Rovere rejoindre Montefeltro en Enfer, car les Gibelins du XVI siècle n'avaient pas lieu de témoigner en sa faveur. - Les Montefeltro, au XIIIe, et au XIVe siècle, eurent et perdirent plusieurs fois la seigneurie d'Urbin. Antonio de Montefeltro en acquit la possession durable en 1375. Il eût pour successeur en 1404 son fils Guidantonio. En 1442 le pape Eugène IV conféra le titre de duc à Oddantonio qui venait de succéder à son pére et qui périt deux ans après dans une conspiration. Le peuple acclama un fils légitimé de Guidantonio, Frédéric, qui fut un homme d'un haut mérite et à qui les princes les plus puissants confiaient le commandement de leurs troupes. Son fils Guidubaldo suivit ses traces, mais fut dépouillé de son duché en 1502 par César Borgia. Il le recouvra peu de temps après, et, n'ayant pas de fils, adopta, sur le conseil de Jules II, leur neveu commun, Francois-Marie della Rovere, qui lui succéda en 1508. Tiraboschi, op. l. VI par. I, p. 15-16. Aux p. 53-56 il fait un grand éloge de la manière dont les deux derniers Montefeltro, Frédéric et Guidubaldo, encouragèrent les lettres, Guidubaldo surtout « à qui l'on ne peut refuser l'honneur d'avoir été un des plus splendides Mécènes que la littérature italienne ait eus en ce siècle. » - Un des grands exploits du premier Montefeltro aurait été une victoire remportée en 1282 sur une armée de Français, de Provençaux et d'Italiens que le pape Martin IV avait chargés de prendre Forli. Montefeltro était capitaine de Forli; il abandonna la ville et revint surprendre les ennemis qui l'avaient envahie, la pillaient et s'enivraient. Il en fit un carnage, et l'on montrait plus tard à Forli l'inscription suivante sur marbre

Livia Gallorum quae decem millia claudit.

V. Scartazzini, Divina Commedia, éd. Leipz. Inferno, c. xxvii, note au v. 44. - Voltaire, avec sa finesse maligne, a vu ce qu'ont d'étrange un pape faisant la guerre aux chrétiens et un diable argumentant en forme avec un damné ; mais le passage de Dante est, malgré tout, d'un très grand poète, tandis que la parodie de Voltaire ne vaut rien. Dict. phil. V, 4, t. L. éd. 1785.

[10]« I tre duchi d'Urbino, che in questo secolo ebbero il dominio di quello Stato finché esso fu devoluto al pontefice, nel favorire le lettere seguiron le gloriose orme de' loro predecessori.» Tiraboschi, Storia della letter. ital. VII, p. 77. Ginguené complête ainsi Tiraboschi: « Leur cour, aussi splendide que celle des princes les plus magnifiques de ce temps, mit aussi une partie de son luxe à rassembler et à honorer les savants. » Hist. littér. de l'Italie, t. IV, p. 109-110.

[11] V. Gebhardt, De l'Italie, essais de critique et d'Histoire, Paris, 1876, p. 237 suiv.: Le sac de Rome en 1527. - L'armée de la ligue qui aurait dû arrêter les bandes impériales était commandée par le duc d'Urbin, Francois-Mario Ier. On se borna à maintenir l'ordre à Florence et à manoeuvrer à longue distance de l'ennemi. Peut-être le duc d'Urbin n'était-il pas mécontent de voir un Médicis dans l'embarras. La conclusion de M. Gebhardt appelle l'attention : « C'est donc la Renaissance romaine et italienne que le crime de Charles-Quint a frappée au coeur. »

[12] « Tra 'l 1537 e 'l 1540 fu in Italia, or in Roma ora in Napoli, ora in altre città, e stette per qualche tempo al servigio del card. Ippolito di Este giovine, senza però lasciare quello del re Francesco, con cui era unitissimo quel cardinale. » Tiraboschi, Storia della lett. ital., vii, par. 3, p. 1212. - La Coltivazione fut publiée à Paris en 1546, le Girone il Cortese parut en 1548. Alamanni était revenu en France en 1540. Il y mourut en 1556 à Amboise, après avoir jusqu'à la fin joui de la confiance des rois de France et profité de leurs libéralités. Il laissa l'Avarchide, épopée régulière sur un sujet romanesque, un siège de Bourges (Avaricum) que le vandale Clodasso, fils de Stilichon, a enlevé au roi Ban, père de Lancelot, et qu'Artus, ayant pour alliés les fils de Clovis, veut reconquérir. Au lieu de la colère d'Achille, l'on a la colère de Lancelot; Galéhault, le roi des Îles Lointaines, remplit le rôle de Patrocle; Agamemnon, Héctor, Nestor, Thétis sont suppléés par Artus, Séguran d'Irlande, le roi Lac, la fée Viviane, etc. Ce poème parut en 1570 et ne rencontra qu'une indifférence très méritée. V. Gaspary, Op. 1. II, p. 541.

[13] Ch. IV, oct. 128. - Laurent le Magnifique avait obtenu d'Innocent VIII le cardinalat pour son fils Jean, âgé de moins de treize ans. Enveloppé dans la proscription des Médicis, le jeune cardinal dut quitter l'Italie et voyager en Europe. Il revint à Rome vers la fin du pontificat d'Alexandre VI. Il dut la faveur de Jules II à l'amitié de Galeotto della Rovere, neveu du pape, cardinal et vice-chancelier de l'Église. Jean pleura la mort prématurée de Galeotto, mais une fois pape il oublia tout, et Léon X devint « l'injuste persécuteur du duc d'Urbin, et les armes à la main, les foudres de l'Église à la bouche, l'implacable usurpateur de ses états. » Ginguené, Hist. litt. d'Italie, v, p. 7.

[14] Livre II, ch. V, 1: Les vices de la Renaissance païenne. - Décadence des civilisations du Midi.

[15]Burckhardt, La civilisation en Italie au temps de la Renaissance, t. II, p. 218-219 de la trad. française.

[16] Voyage en Italie. II, p. 247.

[17] Voyage en Italie, t. II, p. 302-303.

[18] Ginguené, Hist. littér. de l'Italie, t. iv, ch. V, p. 510.

[19] Dans Arioste, Caligorante s'emparait de ses victimes à l'aide du filet magique où Vulcain avait saisi jadis Mars et Vénus. Astolphe n'a qu'à sonner du cor enchanté que Logistille lui a donné, pour que le géant soit à sa merci: il l'enchaîne et l'emmène avec lui. Il arriva ainsi sur les bords du Nil où Boiardo avait laissé Grifon et Aquilant aux prises avec Orrile, le monstre qui se reconstituait aprés chaque blessure. Astolphe trouve le moyen de tuer Orrile et donne plus tard Caligorante à Sansonnet qui gouvernait Jérusalem pour le compte de Charlemagne (Roland furieux, XV, 42-97). De Caligorante, notre auteur a fait son Gorante, frère d'Orrile, leur a donné pour mère Alfégra, personnage de son invention, a imaginé le piège du sang au lieu du filet de chaînes, et a attribué à Gorante le don magique d'Orrile. (V. ch. II, et surtout ch. IV.) Cf. Morgante, XXIV, l'histoire des géants impaniati, englués par Maugis.

[20] Il ne sera plus parlé d'elle que bien plus loin, à propos du Rio-Castello.

 

 

Indice Biblioteca Indice dell'opera  Progetto Cinquecento

© 1996 - Tutti i diritti sono riservati

Biblioteca dei Classici italiani di Giuseppe Bonghi

Ultimo aggiornamento: 28 agosto 2011