ETIENNE DE LA BOÉTIE

DISCOVRS

DE

LA SERVITUDE

VOLONTAIRE

 

Edizione di riferimento

Oeuvres complètes d’Estienne de la Boétie, publiées avec notice biographique, variantes, notes et index par Paul Bonnefon bibliothecaire à l’Arsenal, Bordeaux G. Gounouilhou, éditeur, rue de Cheverus, 8 Paris. Rouam & c.ie, éditeurs, rue du Helder, 14, 1892.

D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n’y voy;

Qu'vn, sans plus, soit le maistre, & qu'vn seul soit le roy,

ce disoit Ulisse en Homere, parlant en public. S'il n'eust rien plus dit, sinon

D'auoir plufieurs feigneurs aucun bien ie n'y voy,

c'estoit autant bien dit que rien plus; mais, au lieu que, pour le raisonner, il falloit dire que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne, puisque la puissance d'vn seul, deflors qu'il prend ce tiltre de maistre, est dure & defraisonnable, il est allé adiouster, tout au rebours,

Qu'vn, sans plus, soit le maistre, qu'vn seul soit le roy.

Il en faudroit, d'auenture, excuser Vlisse, auquel possible lors estoit besoin d'vser de ce langage pour appaiser la reuolte de l'armee; conformant, ie croy, son propos plus au temps qu'à la verité. Mais, à parler à bon escient, c'est vn extreme malheur d'estre subject à vn maistre, duquel on ne se peut iamais asseurer qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en sa puissance d'estre mauuais quand il voudra; & d'auoir plusieurs maistres, c'est, autant qu'on en a, autant de fois estre extremement malheureux. Si ne veux je pas, pour cette heure, debattre cette question tant pourmenee, si les autres façons de republique sont meilleures que la monarchie, ancore voudrois ie sçauoir, auant que mettre en doute quel rang la monarchie doit auoir entre les republicques, si elle en y doit auoir aucun, pour ce qu'il est malaifé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouuernement, où tout est à vn. Mais cette question est reseruee pour vn autre temps, & demanderoit bien son traité à part, òu plustost ameneroit quand & soy toutes les disputes politiques.

Pour ce coup, ie ne voudrois sinon entendre comm'il se peut faire que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelque fois vn tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'ils lui donnent; qui n'a pouuoir de leur nuire, sinon tant qu'ils ont vouloir de l'endurer; qui ne sçauroit leur faire mal aucun, finon lors qu'ils aiment mieulx le souffrir que lui contredire. Grand' chose certes, & toutesfois si commune qu'il l'en faut de tant plus douloir & moins s'esbahir voir vn million d'hommes seruir miserablement, aiant le col sous le ioug, non pas contrains par vne plus grande force, mais aucunement (ce semble) enchantes & charmes par le nom seul d'vn, duquel ils ne doiuent ni craindre la puissance, puis qu'il est seul, ny aimer les qualites, puis qu'il est en leur endroit inhumain & sauuage. La foiblesse d'entre nous hommes est telle, qu'il faut souuent que nous obeissions à la force; il est besoin de temporiser, nous ne pouuons pas tousiours estre les plus forts. Doncques, si vne nation est contrainte par la force de la guerre de seruir à vn, comme la cité d'Athenes aus trente tirans, il ne se faut pas esbahir qu'elle serue, mais fe plaindre de l'accident; ou bien plustost ne s'esbahir ni ne s'en plaindre, mais porter le mal patiemment & se reseruer à l'aduenir à meilleure fortune.

Nostre nature est ainsi, que les communs deuoirs de l'amitié emportent: une bonne partie du cours de nostre vie; il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaus faicts, de reconnoistre le bien d'où l'on l'a receu, & diminuer souuent de nostre aise pour augmenter l'honneur & auuantage de celui qu'on aime & qui le merite. Ainsi doncques, si les habitans d'vn pais ont trouué quelque grand personnage qui leur ait monstré par espreuue vne grand' preueoiance pour les garder, vne grand' hardiesse pour les defendre;. vn grand soing pour les gouuerner; si, de là en auant, ils, s'appriuoisent de lui obeïr & s'en fier tant que de lui donner quelques auantages, ie ne sçay si ce seroit sagesse, de tant qu'on l'oste de là où il faisoit bien, pour l'auancer en lieu où il pourra mal faire; mais certes fy ne pourroit il faillir d'y auoir de la bonté, de ne craindre point mal de celui duquel on n'a receu que bien.

Mais, ô bon' Dieu! que peut estre cela? Comment dirons nous que cela s'appelle? quel malheur est celui-là? quel vice, ou plustost quel malheureux vice? voir vn nombre infini de personnes non pas obeir; mais seruir; non pas estre gouuernes, mais tirannises; n'aians ni biens, ni parens, femmes ny enfans; ni leur vie mesme qui soit à eux! souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautes, non pas d'vne armee, non pas d'vn camp barbare contre lequel il faudroit despendre son sang & sa vie deuant, mais d'vn seul; non pas d'vn Hercule ny d'vn Samson, mais d'vn seul hommeau, & le plus souuent lé plus lasche & femelin de la nation; non pas accouftumé à la poudre des batailles, mais ancore à grand peine au sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais taut empesché de seruir vilement: à la moindre femmelette! Appellerons nous cela lascheté? dirons nous que ceux qui seruent soient couards & recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se defendent d'vn, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l'on dire lors, à bon droict, que c'est faute de coeur. Mais si cent, si mille endurent d'vn seul, ne dira l'on pas qu'ils ne veulent point, non qu'ils n'osent pas se prendre à luy, & que c'est non couardise, mais plustost mespris ou desdain? Si l'on void, non pas cent, non pas mille hommes mais cent pais, mille villes, vn million d'hommes, n'aissaillir pas vn seul, duquel le mieulx traité de tous en reçoit ce mal d'estre serf & esclaue, comment pourrons nous nommer cela? est ce lascheté? Or, il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuuent passer: deux peuuent craindre vn, & poffible dix; mais mille, mais vn million, mais mille villes, si elles ne se deffendent d'vn, cela n'eft pas couardise, elle ne va point iusques là; non plus que la vaillance ne s'estend pas qu'vn seul eschelle vne forteresse, qu'il assaille vne armee, qu'il conqueste vn roiaume. Doncques quel monstre de vice est cecy qui ne merite pas ancore le tiltre de couardise, qui ne trouue point de nom asses vilain, que la nature desaduoue auoir fait & la langue refuse de nommer?

Qu'on mette d'vn costé cinquante mil hommes en armes, d'vn autre autant; qu'on les range en bataille; qu'ils viennent à se ioindre, les vns libres combattans pour leur franchise, les autres pour la leur oster: ausquels promettra l'on par conieture la victoire? lesquels pensera l'on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui esperent pour guerdon de leurs peines l'entretenement de leur liberté, ou ceux qui ne peuuent attendre autre loyer des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoiuent que la seruitude d'autrui? Les vns ont tousiours deuant les yeulx le bon heur de la vie passee, l'attente de pareil aise à l'aduenir; il ne leur souuient pas tant de ce peu qu'ils endurent, le temps que dure vne bataille, comme de ce qu'il leur conuiendra à iamais endurer, à eux, à leurs enfans & à toute la posterité. Les autres n'ont rien qui les enhardie qu'vne petite pointe de conuoitise qui fe rebousche soudain contre le danger & qui ne peut estre si ardante que elle ne se doiue, ce semble, esteindre de la moindre goutte de sang qui forte de leurs plaies. Aus batailles tant renommees de Miltiade, de Leonide, de Themistocle, qui ont esté donnees deux mil ans y a & qui sont ancores aujourd'hui aussi frefches en la memoire des liures & des hommes comme si c'eust esfté l'aultr'hier, qui furent donnees en Grece pour le bien des Grecs & pour l'exemple de tout le monde, qu'est ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de gens, comme estoient les Grecs, non le pouuoir, mais le coeur de soustenir la force de tant de nauires que la mer mesme en estoit chargee, de defaire tant de nations, qui estoient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'eust pas fourni, s'il eust fallu, des cappitaines aus armees des ennemis, sinon qu'il semble qu'à ces glorieux iours là ce n'estoit pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, de la franchise sur la conuoitise ?

C'est chose estrange d'ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le coeur de ceux qui la deffendent; mais ce qui se fait en tous pais, par tous les hommes, tous les iours, qu'vn homme mastine cent mille & les priue de leur liberté, qui le croiroit, s'il ne faisoit que l'ouïr dire & non le voir? &, s'il ne se faisoit qu'en païs estranges & lointaines terres, & qu'on le dit, qui ne penseroit que cela fut plustost feint & trouué que non pas veritable? Encores ce seul tiran, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de le defaire, il est de soymesme defait, mais que le païs ne consente à sa seruitude; il ne faut pas lui oster rien, mais ne lui donner rien; il n'est pas besoin que le païs se mette en peine de faire rien pour soy, pourueu qu'il ne face rien contre soy. Ce sont donc les peuples mesmes qui se laissent ou plustost se font gourmander, puis qu'en cessant de seruir ils en seroient quittes; c'est le peuple qui s'aseruit, qui se coupe la gorge, qui aiant le chois ou d'estre serf ou d'estre libre, quitte sa franchise & prend le ioug, qui consent à son mal, ou plustost le pourchase. S'il lui cousftoit quelque chose à recouurer sa liberté, ie ne l'en preserois point, combien qu'est ce que l'homme doit auoir plus cher que de se remettre en son droit naturel, &, par maniere de dire, de beste reuenir homme; mais ancore ie ne desire pas en lui si grande hardiese; ie lui permets qu'il aime mieux vne ie ne sçay quelle seureté de viure miserablement qu'vne douteuse esperance de viure à son aise. Quoi? si pour auoir liberté il ne faut que la desirer, s'il n'est besoin que d'vn simple vouloir, se trouuera il nation au monde qui l'estime ancore trop chere, la pouuant gaigner d'vn seul souhait, & qui pleigne sa volonté à recouurer le bien lequel il deuroit racheter au prix de son sang, & lequel perdu, tous les gens d'honneur doiuent estimer la vie desplaisante & la mort salutaire? Certes, comme le feu d'vne petite estincelle deuient grand & tousiours se renforce, & plus il trouue de bois, plus il est prest d'en brusler, &, sans qu'on y mette de l'eaue pour l'esteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'aiant plus que consommer, il se consomme soymesme & vient sans force aucune & non plus feu: pareillement les tirans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent & destruisent, plus on leur baille, plus on les sert, de tant plus ils se fortifient & deuiennent tousiours plus forts & plus frais pour aneantir & destruire tout; & si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds & deffaits & ne font plus rien, sinon que comme la racine, n'aïans plus d'humeur ou aliment, la branche deuient seche & morte.

Les hardi, pour acquerir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le dangier; les aduises ne refusent point la peine: les lasches & engourdis ne sçauent ni endurer le mal, ni recouurer le bien; ils s'arrestent en cela de les souhaitter, & la vertu d'y pretendre leur est ostee par leur lascheté; le desir de l'auoir leur demeure par la nature. Ce desir, cette volonté est commune aus sages & aus indiscrets, aus courageus & aus couars, pour souhaitter toutes choses qui, esftant acquises, les rendroient heureus & contens : vne seule chose en est à dire, en laquelle ie ne sçay comment nature defaut aus hommes pour la desirer, c'est la liberté, qui est toutesfois vn bien si grand & si plaisant, qu'elle perdue, tous les maus viennent à la file, & les biens mesme qui demeurent apres elle perdent entierement leur goust & sçaueur, corrompus par la seruitude: la seule liberté, les hommes ne la desirent point, non pour autre raison, ce semble, si non que fils la desiroient, ils l'auroient, comme fils refusoient de faire. ce bel acquest, seulement par ce qu'il est trop aisé.

Pauures & miserábles peuples insenses, nations opiniastres en vostre mal & aueugles en vostre bien, vous vous laisses emporter deuant vous le plus beau & le plus clair de vostre reuenu, piller vos champs, voller vos maisons & les despouiller des meubles anciens & paternels! vous viues de sorte que vous ne vous pouues vanter que rien soit à vous; & sembleroit que meshui ce vous feroit grand heur de tenir à ferme vos biens, vos familles & vos vies; & tout ce degast, ce malheur, cette ruine, vous vient, non pas des ennemis, mais certes oui bien de l'ennemy, & de celui que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous alles si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refuses point de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous maistrise tant n'a que deus yeulx, n'a que deus mains, n'a qu'vn corps, & n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand & infini nombre de vos villes, sinon que l'auantage que vous luy faites pour vous destruire. D'où a il pris tant d'yeulx, dont il vous espie, si vous ne les luy bailles? comment a il tant de mains pour vous fraper, s'il ne les prend de vous? Les pieds dont il foule vos cites, d'où les a il, fils ne sont des vostres? Comment a il aucun pouuoir fur vous, que par vous? Comment vous oseroit il courir fus, s'il n'auoit intelligence auec vous? Que vous pourroit il faire, fi vous n'esties receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue & traistres à vous mesmes? Vous semes vos fruits, afin qu'il en face le degast; vous meubles & remplisses vos maisons, afin de fournir à ses pilleries; vous nourrisses vos filles, afin qu'il ait de quoy saouler sa luxure; vous nourrisses vos enfans, afin que, pour le mieulx qu'il leur sçauroit faire, il les mene en ses guerres, qu'il les conduise à la boucherie, qu'il les face les ministres de ses conuoitises & les executeurs de ses vengeances; vous rompes à la peine vos personnes, afin qu'il se puise mignarder en ses delices & se veautrer dans les fales & vilains plaisirs; vous vous affoiblisses, afin de le rendre plus fort & roide à vous tenir plus courte la bride; & de tant d'indignites, que les belles mesmes ou ne les sentiroient point, ou ne l'endureroient point, vous pouues vous en deliurer, si vous l'esaies, non pas de vous en deliurer, mais seulement de le vouloir faire. Soies resolus de ne seruir plus, & vous voilà libres. Ie ne veux pas que vous le poussies ou l'esbranslies, mais feulement ne le soustenes plus, & vous le verres, comme vn grand colosse à qui on a desrobé la base, de son pois mesme fondre en bas & se rompre.

Mais certes les medecins confeillent bien de ne mettre pas la main aux plaies incurables, & ie ne fais pas sagement de vouloir prescher en cecy le peuple qui a perdu, long temps a toute congnoisance, & duquel, puis qu'il ne sent plus son mal, cela monstre asses que sa maladie est mortelle. Cherchons donc par coniecture, si nous en pouuons trouuer, comment s'est ainsi si auant enracinee ceste opiniastre volonté de feruir, qu'il semble maintenant que l'amour mesme de la liberté ne soit pas si naturelle.

Premierement, cela est, comme ie croy, hors de doute que, si nous viuions auec les droits que la nature nous a donné & auec les enseignemens qu'elle nous apprend, nous serions naturellement obeïssans aus parens, subiets à la raison, & serfs de personne. De l'obeïssance que chacun, sans autre aduertissement que de son naturel, porte à ses pere & mere, tous les hommes s'en font tesmoins, chacun pour foy; de la raison, si elle nait auec nous, ou non, qui est vne question debattue à fons par les academiques & touchee par toute l'escole des philosophes. Pour cette heure ie ne penserai point faillir en disant cela, qu'il y a en nostre ame quelque naturelle femence de raifon, laquelle, entretenue par bon conseil & coustume, florit en vertu, &, au contraire, fouuent ne pouuant durer contre les vices suruenus, estouffee, s'auorte. Mais certes, s'il y a rien de clair ni d'apparent en la nature & où il ne soit pas permis de faire l'aueugle, c'est cela que la nature, la ministre de Dieu, la gouuernante des hommes, nous a tous faits de mesme forme &, comme il semble, à mesme moule, afin de nous entreconnoistre tous pour compaignons ou plustost pour freres; & si, faisant les partages des presens qu'elle nous faisoit, elle a fait quelque auantage de son bien, soit au corps ou en l'esprit, aus vns plus qu'aus autres, fi n'a elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans vn camp clos, & n'a pas enuoié icy bas les plus forts ny les plus auisez, comme des brigans armes dans vne forest, pour y gourmander les plus foibles; mais plustost faut il croire que, faisant ainsi les parts aus vns plus grandes, aus autres plus petites, elle vouloit faire place à la fraternelle affection, afin qu'elle eut où s'emploier, aians les vns puissance de donner aide, les autres besoin d'en receuoir. Puis doncques que cette bonne mere nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous loges aucunement en mesme maison, nous a tous figures à mesme patron, afin que chacun se peust mirer & quasi reconnoistre l'vn dans l'autre; si elle nous a donné à tous ce grand present de la voix & de la parolle pour nous accointer & fraterniser dauantage, & faire, par la commune & mutuelle declaration de nos pensees, vne communion de nos volontes; & si elle a tasché par tous moiens de serrer & estreindre si fort le noeud de nostre alliance & societé; si elle a monstré, en toutes choses, qu'elle ne vouloit pas tant nous faire tous vnis que tous vns, il ne faut pas faire doute que nous ne soions tous naturellement libres, puis que nous sommes tous compaignons, & ne peut tomber en l'entendement de personne que nature ait mis aucun en seruitude, nous aiant tous mis en compaignie.

Mais, à la venté, c'est bien pour neant de debattre si la liberté est naturelle, puis qu'on ne peut tenir aucun en seruitude sans lui faire tort, & qu'il n'i a rien si contraire au monde à la nature, estant toute raisonnable, que l'iniure. Reste doncques la liberté estre naturelle, & par mesme moien, à mon aduis, que nous ne sommes pas nez seulement en possession de nostre franchise, mais ausi auec affection de la deffendre. Or, si d'auenture nous faisons quelque doute en cela, & sommes tant abastardis que ne puisions reconnoistre nos biens ni semblablement nos naïsues affections, il faudra que ie vous face l'honneur qui vous appartient, & que ie monte, par maniere de dire, les bettes brutes en chaire, pour vous enseigner vostre nature & condition. Les bestes, ce maid' Dieu! si les hommes ne font trop les lourds, leur crient: Vive liberté! Plusieurs en y a d'entre elles qui meurent aussy tost qu'elles sont prises: comme le poisson quitte la vie aussy tost que l'eaue, pareillement celles là quittent la lumiere & ne veulent point suruiure à leur naturelle franchise. Si les animaus auoient entre eulx quelques preeminences, ils seroient de celles là leur noblese. Les autres, des plus grandes iusques aus plus petites, lors qu'on les prend, font fi grand' resistence d'ongles, de cornes, de bec & de pieds, qu'elles declarent asses combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent; puis, estans prises, elles nous donnent tant de signes apparens de la congnoissance qu'elles ont de leur malheur, qu'il est bel à voir que dores en là ce leur est plus languir que viure, & qu'elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdu que pour se plaire en seruitude. Que veut dire autre chose l'elephant qui, s'estant defendu iusques à n'en pouuoir plus, n'i voiant plus d'ordre, estant sur le point d'estre pris, il enfonce ses machoires & casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand desir qu'il a de demourer libre, ainsi qu'il est, luy fait de l'esprit & l'aduise de marchander auec les chaleurs si, pour le pris de ses dens, il en sera quitte, & s'il sera receu à bailler son iuoire & paier ceste rançon pour sa liberté? Nous apastons le cheual dehors qu'il est né pour l'appriuoiser à seruir; & si ne le sçauons nous si bien flatter que, quand ce vient à le domter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'esperon, comme (ce femble) pour monstrer à la nature & tesmoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, ains par nostre contrainte. Que faut il donc dire?

Mesmes les boeufs soubs le pois du ioug geignent,

Et les oiseaus dans la caige se pleignent,

comme i'ai dit autresfois, passant le temps à nos rimes françoises: car ie ne craindray point, escriuant à toi, ô Longa, mesler de mes vers, desquels ie ne te lis iamais que, pour le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en faces tout glorieus. Ainsi donc, puisque toutes choses qui ont sentiment, deslors qu'elles l'ont, sentent le mal de la suietion & courent apres la liberté; puisque les bestes, qui ancore sont faites pour le seruice de l'homme, ne se peuuent accoustumer à seruir qu'auec protestation d'vn desir contraire, quel mal encontre a esté cela qui a peu tant denaturer l'homme, seul né, de vrai, pour viure franchement, & lui faire perdre la souuenance de son premier estre & le desir de le reprendre?

Il y a trois sortes de tirans: les vns ont le roiaume par election du peuple, les autres par la force des armes, les autres par succession de leur race. Ceus qui les ont acquis par le droit de la guerre, ils s'y portent ainsi qu'on connoit bien qu'ils font (comme l'on dit) en terre de conqueste. Ceus là qui naissent rois ne sont pas communement gueres meilleurs, ains estans nes & nourris dans le sein de la tirannie, tirent auec le lait la nature du tiran, & sont estat des peuples qui sont soubs eus comme de leurs serfs hereditaires; &, felon la complexion à laquelle ils sont plus enclins, auares ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur heritage. Celui à qui le peuple a donné l'estat deuroit estre, ce me semble, plus supportable, & le seroit, comme ie croy, n'estoit que deslors qu'il se voit esleué par dessus les autres, flatté par ie ne sçay quoy qu'on appelle la grandeur, il delibere de n'en bouger point: communement celui-là fait estat de rendre à ses enfans la puissance que le peuple lui a baillé; & deslors que ceus là ont pris celle opinion, c'est chose estrange de combien ils passent, en toutes sortes de vices & mesmes en la cruauté, les autres tirans, ne voians autre moien pour asseurer la nouuelle tirannie que d'estreindre si fort la seruitude & estranger tant leurs subiects de la liberté, qu'ancore que la memoire en soit fresche, ils la leur puissent faire perdre. Ainsi, pour en dire la verité, ie voi bien qu'il y a entr'eus quelque difference, mais de chois, ie n'i en vois point; & estant les moiens de venir aus regnes diuers, tousiours la façon de regner est quasi femblable: les esleus, comme fils auoient pris des toreaus à domter, ainsi les traictent ils; les conquerans en font comme de leur proie; les successeurs pensent d'en faire ainsi que de leurs naturels esclaues.

Mais à propos, si d'auanture il naissoit auiourd'huy quelques gens tous neufs, ni accoustumes à la subiection, ni affriandes à la liberté, & qu'ils ne sçeussent que c'est ni de l'vn ni de l'autre, ni à grand' peine des noms; si on leur presentoit ou d'estre serfs, ou viure francs, selon les loix desquelles ils ne s'accorderoient: il ne faut pas faire doute qu'ils n'aimassent trop mieulx obeïr à la raisn seulement que seruir à vn homme; sinon possible que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent vn tiran: duquel peuple ie ne lis iamais l'histoire que ie n'en aye trop grand despit, & quasi iusques à en deuenir inhumain pour me resfiouïr de tant de maus qui lui en aduindrent. Mais certes tous les hommes, tant qu'ils ont quelque chose d'homme, deuant qu'ils se laissent asuietir, il faut l'vn des deus, qu'ils soient contrains ou deceus: contrains par les armes estrangeres, comme Sparthe ou Athenes par les forces d'Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d'Athenes estoit deuant venue entre les mains de Pisistrat. Par tromperie perdent ils souuent la liberté, &, en ce, ils ne sont pas si souuent seduits par autrui comme ils sont trompes par eus mesmes: ainfi le peuple de Siracuse, la maistresse ville de Sicile (on me dit qu'elle s'appelle aujourd'hui Sarragousse), estant pressé par les guerres, inconfiderement ne mettant ordre qu'au danger present, esleua Denis, le premier tiran, & lui donna la charge de la conduite de l'armee, & ne se donna garde qu'il l'eut fait si grand que cette bonne piece là, reuenant victorieus, comme s'il n'eust pas vaincu ses ennemis mais ses citoiens, se feit de cappitaine roy, & de roy tiran. Il n'est pas croiable comme le peuple, deslors qu'il est asuietti, tombe si soudain en vn tel & si profond oubly de la franchise, qu'il n'est pas possible qu'il se resueille pour la rauoir, seruant si franchement & tant volontiers qu'on diroit, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gaigné sa seruitude. Il est vrai qu'au commencement on sert contraint & vaincu par la force; mais ceus qui viennent apres seruent sans regret & sont volontiers ce que leurs deuanciers auoient fait par contrainte. C'est cela, que les hommes naisans soubs le ioug, & puis nourris & esleues dans le seruage, sans regarder plus auant, se contentent de viure comme ils sont nes, & ne pensans-point auoir autre bien ni autre droict que ce qu'ils ont trouué, ils prennent pour leur naturel l'estat de leur naisance. Et toutesfois il n'est point d'heritier si prodigue & nonchalant que quelque fois ne passe les yeulx sur les registres de son pere, pour voir s'il iouïst de tous les droicts de sa succession, ou si l'on a rien entrepris sur lui ou son predecesseur.

Mais certes la coustume, qui a en toutes choses grand pouuoir sur nous, n'a en aucun endroit si grand' vertu qu'en cecy, de nous enseigner à seruir &, comme l'on dit de Mitridat qui se sit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à aualer & ne trouuer point amer le venin de la seruitude. L'on ne peut pas nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut & nous faire dire bien ou mal nez; mais si faut il confesser qu'elle a en nous moins de pouuoir que la coustume: pource que le naturel; pour bon qu'il soit, se perd s'il n'est entretenu; & la nourriture nous fait tousiours de fa façon, comment que ce foit, maugré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues & glissantes qu'elles ne peuuent endurer le moindre heurt de la nourriture contraire; elles ne s'entretiennent pas si aisement comme elles s'abatardissent, se fondent & viennent à rien: ne plus ne moins que les arbres frustiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussi tost pour porter d'autres fruits estrangiers & non les leurs, selon qu'on les ente. Les herbes ont chacune leur proprieté, leur naturel & singularité; mais toutesfois le gel, le temps, le terroir ou la main du iardinier y adioustent ou diminuent beaucoup de leur vertu: la plante qu'on a veu en vn endroit, on est ailleurs empesché de la reconnoistre. Qui verroit les Venitiens, vne poignee de gens viuans si librement, que le plus meschant d'entr'eulx ne voudroit pas estre le roy de tous, ainsi nes & nourris qu'ils ne reconnoissent point d'autre ambition sinon à qui mieulx aduifera & plus soigneusement prendra garde à entretenir la liberté, ainsi appris & faits des le berceau qu'ils ne prendroient point tout le reste des felicites de la terre pour perdre le moindre point de leur franchise; qui aura veu, dis-ie, ces personnages là, & au partir de là s'en ira aus terres de celui que nous appelions Grand Seigneur, voiant là les gens qui ne veulent estre nez que pour le seruir, & qui pour maintenir sa puissance abandonnent leur vie, penseroit il que ceus là & les autres eussent vn mesme naturel, ou plustost s'il n'estimeroit pas que, sortant d'vne cité d'hommes, il estoit entré dans vn parc de bestes? Licurge, le policeur de Sparte, auoit nourri, ce dit on, deux chiens, tous deux freres, tous deux allaites de mesme laict, l'vn engraissé en la cuifine, l'autre accouftumé par les champs au son de la trompe & du huchet, voulant monstrer au peuple lacedemonien que les hommes sont tels que la nourriture les fait, mit les deus chiens en plain marché, & entr'eus vne soupe & vn lieure: l'vn courut au plat & l'autre au lieure. Toutesfois, dit-il, si sont ils freres. Donc ques celui là, auec ses loix & sa police; nourrit & feit fi bien les Lacedemoniens, que chacun d'eux eut plus cher de mourir de mille morts que de reconnoistre autre seigneur que la loy & la raison, le prens plaisir de ramenteuoir vn propos que tindrent iadis vn des fauoris de Xerxes, le grand roy des Persans, & deux Lacedemoniens. Quand Xerxe faifoit les appareils de sa grande armee pour conquerir la Grece, il enuoia ses ambassadeurs par les cites gregeoises demander de l'eau & de la terre: c'estoit la façon que les Persans auoient de sommer les villes de se rendre à eus. A Athénes ni à Sparte n'enuoia il point, pource que ceus que Daire, son pere, y auoit enuoié, les Atheniens & les Spartains en auoient ietté les vns dedans les fosses, les autres dans les puits, leur disants qu'ils prinsent hardiment de là de l'eaue & de la terre pour porter à leur prince: ces gens ne pouuoient soufrir que, de la moindre parole seulement, on touchait à leur liberté. Pour en auoir ainsi vsé, les Spartains congneurent qu'ils auoient encouru la haine des dieus, mesme de Talthybie, le dieu des herauds: ils s'aduiserent d'enuoyer à Xerxe, pour les appaiser, deus de leurs citoiens, pour se presenter à lui, qu'il feit d'eulx à sa guise, & se paiat de là pour les ambassadeurs qu'ils auoient tué à son pere. Deux Spartains, l'vn nommé Sperte & l'autre Bulis, s'offrirent de leur gré pour aller faire ce paiement. De fait ils y allerent, & en chemin ils arriuerent au palais d'vn Persan qu'on nommoit Indarne, qui estoit lieutenant du roy en toutes les villes d'Asie qui font sur les costes de la mer. Il les recueillit fort honnorablement & leur fit grand chere &, apres plusìeurs propos tombans, de l'vn en l'autre, il leur demanda pourquoy ils refusoient tant l'amitié du roy. Voies, dit il, Spartains, & connoisses par moy comment le roy sçait honorer ceulx qui le valent, & penses que si vous estiez à lui, il vous seroit de mesme: si vous esties à lui & qu'il vous eust connu, il n'i a celui d'entre vous qui ne fut seigneur d'vne ville de Grece. - En cecy, Indarne, tu ne nous sçaurois donner bon conseil, dirent les Lacedemoniens, pource que le bien que tu nous promets, tu l'as essaié, mais celui dont nous iouissons, tu ne sçais que c'est: tu as efprouué la faueur du roy; mais de la liberté, quel goust elle a, combien elle est douce, tu n'en sfçais rien. Or, si tu en auois tasté, toymesme nous confeillerois de la defendre, non pas auec la lance & l'escu, mais auec les dens & les ongles. Le seul Spartain disoit ce qu'il falloit dire, mais certes & l'vn & l'autre parloit comme il auoit esté nourry; car il ne se pouuoit faire que le Perfan eut regret à la liberté, ne l'aiant iamais eue, ni que le Lacedemonien endurait la suietion, aiant goutté de la franchise.

Caton l'Vtiquain, estant ancore enfant & sous la verge, alloit & venoit fouuent ches Sylla le dictateur, tant pource qu'à raison du lieu & maison dont il estoit, on ne lui refusoit iamais la porte, qu'aussi ils estoient proches parens. Il auoit tousiours son maistre quand il y alloit, comme ont accoustumé les enfans de bonne maison. Il s'apperceut que, dans l'hostel de Sylla, en sa prefence ou par son commandement, on emprisonnoit les vns, on condamnoit les autres; l'vn estoit banni, l'autre estranglé; 1'vn demandoit la confiscation d'vn citoien, l'autre la teste: en fomme, tout y alloit non comme ches vn officier de ville, mais comme ches vn tiran de peuple, & c'estoit non pas vn parquet de iustice, mais vn ouuroir de tirannie. Si dit lors à son maistre ce ieune gars: Que ne me donnes vous vn poignard? Te le cacherai sous ma robe: ie entre souuent dans la chambre de Sylla auant qu'il soit leué, i'ay le bras asses fort pour en despescher la ville. Voilà certes vne parolle vraiement appartenante à Caton: c'estoit vn commencement de ce personnage, digne de sa mort. Et neantmoins qu'on ne die ni son nom ni son païs, qu'on conte seulement le fait tel qu'il est, la chose mesme parlera & iugera l'on, à belle auenture, qu'il estoit Romain & né dedans Romme, & lors qu'elle estoit libre. A quel propos tout ceci? Non pas certes que i'estime que le pa3s ni le terroir y facent rien, car en toutes contrees, en tout air, est amere la suietion & plaisant d'estre libre; mais par ce que ie suis d'aduis qu'on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouues le ioug au col, ou bien que on les excuse, ou bien qu'on leur pardonne, si, n'aians veu seulement l'ombre de la liberté & n'en estant point auertis, ils ne s'apperçoiuent point du mal que ce leur est d'estre esclaues. S'il y auoit quelque païs, comme dit Homere des Cimmeriens, où le soleil se monstre autrement qu'à nous, & apres leur auoir esclairé six mois continuels, il les laisse sommeillans dans l'obscurité sans les venir reuoir de l'autre demie annee, ceux qui naistroient pendant cette longue nuit, fils n'auoient pas oui parler de la clarté, s'esbaïroit on si, n'aians point veu de iours, ils s'accoustumoient aus tenebres où ils font nez; sans desirer la lumiere? On ne plaint iamais ce que l'on n'a iamais eu, & le regret ne vient point sinon qu'apres le plaisir, & tousiours est, auec la congnoissance du mal, la fouuenance de la ioie passee. La nature de l'homme est bien d'estre franc & de le vouloir estre, mais aussi sa nature est telle que naturellement il tient le pli que la nourriture lui donne.

Disons donc ainsi, qu'à l'homme toutes choses lui sont comme naturelles, à quoy il se nourrit & accoustume; mais cela seulement lui est naïf, à quoi sa nature simple & non alteree l'appelle: ainsi la premiere raison de la seruitude volontaire, c'est la coustume: comme des plus braues courtaus, qui au commencement mordent le frein & puis s'en iouent, & là où n'a gueres ruoient contre la selle, ils se parent maintenant dans les harnois & tous fiers se gorgiasent soubs la barde. Ils disent qu'ils ont esté tousiours subiects, que leurs peres ont ainsi vescu; ils pensent qu'ils sont tenus d'endurer le mal & se sont acroire par exemples, & fondent eus mefmes foubs la longueur du tems la poffeffion de ceux qui les tirannifent; mais, pour vrai, les ans ne donnent iamais droit de mal faire, ains agrandissent l'iniure. Tousiours s'en trouue il quelques vns, mieulx nes que les autres, qui sentent le pois du ioug & ne se peuuent tenir de le secouer; qui ne s'appriuoisent iamais de la subietion, & qui toufiours, comme Vliffe, qui par mer & par terre cherchoit tousiours de voir de la fumee de sa case, ne s peuuent tenir d'auiser à leurs naturels priuileges & de se souuenir de leurs predecesseurs & de leur premier estre; ce sont volontiers ceus là qui, aians l'entendement net & l'esprit clairuoiant, ne se contentent pas, comme le gros populas, de regarder ce qui est deuant leurs pieds s'ils n'aduisent & derriere & deuant & ne rememorent ancore les choses passees pour iuger de celles du temps aduenir & pour mesurer les presentes; ce sfont ceus qui, aians la teste d'eus mesmes bien faite, l'ont ancore polie par l'estude & le sçauoir. Ceus là, quand la liberté seroit entierernent perdue & toute hors du monde, l'imaginent & la sentent en leur esprit, & ancore la savourent, & la seruitude ne leur est de goust, pour tant bien qu'on l'accoustre.

Le grand Turc s'est bien auisé de cela, que les liures & la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aus hommes le sns & l'entendement de se reconnoistre & d'haïr la tirannie ; i'entens qu'il n'a en ses terres gueres de gens sçauans ni n'en demande. Or, communement, le bon zele & affection de ceux qui ont gardé maugré le temps la deuotion à la franchise, pour si grand nombre qu'il y en ait, demeure sans effect pour ne s'entrecongnoistre point: la liberté leur est toute ostee, sous le tiran, de faire, de parler & quasi de penser; ils deuiennent tous singuliers en leurs fantafies. Doncques Mome, le Dieu moqueur, ne se moqua pas trop quand il trouua cela à redire en l'homme que Vulcan auoit fait, dequoi il ne lui auoit mis vne petite fenestre au coeur, afin que par là on peut voir ses pensees. L'on voulfst bien dire que Brute, Casse & Casque, lors qu'ils entreprindrent la deliurance de Romme, ou plustost de tout le monde, ne voulurent pas que Ciceron, ce grand zelateur du bien public s'il en fut iamais, fust de la partie, & estimerent son coeur trop foible pour vn fait si haut: ils se fioient bien de sa volonté, mais ils ne s'asseuroient point de son courage. Et toutesfois, qui voudra discourir les faits du temps passé & les annales anciennes, il s'en trouuera peu ou point de ceus qui, voians leur païs mal mené & en mauuaises mains, aient entrepris d'vne intention bonne, entiere & non feinte, de le deliurer, qui n'en soient venus à bout, & que la liberté, pour se faire paroistre, ne fe soit elle mesme fait espaule. Harmode, Aristogiton, Thrasybule, Brute le vieus, Valere & Dion, comme ils l'ont vertueusement pensé, l'executerent heureusement: en tel cas, quasi iamais à bon vouloir ne defaut la fortune. Brute le ieune & Casse osterent bien heureusement la seruitude, mais en ramenant la liberté ils moururent: non pas miserablement (car quel blasphesme seroit ce de dire qu'il y ait eu rien de miserable en ces gens là, ni en leur mort ni en leur vie?), mais certes au grand dommage, perpetuel malheur & entiere ruine de la republicque, laquelle fut, comme il semble, enterree auec eus. Les autres entreprises qui ont esté faites depuis contre les empereurs romains n'estoient que conjurations de gens ambitieus, lesquels ne sont pas à plaindre des inconueniens qui leur en sont aduenus, estant bel à voir qu'ils desiroient, non pas ouer, mais remuer la couronne, pretendans chasser le tiran & retenir la tirannie. A ceux cy ie ne voudrois pas moymesme qu'il leur en fut bien succedé, & suis content qu'ils aient monstré, par leur exemple, qu'il ne faut pas abuser du saint nom de liberté pour faire mauuaise entreprise.

Mais pour reuenir à notre propos, duquel ie m'estois quasi perdu, la premiere raison pourquoy les hommes seruent volontiers est pource qu'ils naissent serfs & sont nourris tels. De ceste cy en vient vn'autre, qu'aisement les gens deuiennent, soubs les tirans, lasches & effemines: dont ie sçay merueilleusement bon gré à Hyppocras, le grand pere de la medecine, qui s'en est pris garde, & l'à ainsi dit en l'vn de ses liures qu'il institue des maladies. Ce personnage auoit certes en tout le coeur en bon lieu, & le monstra bien lors que le Grand Roy le voulut attirer pres de lui à force d'offres & grands presens, il luy respondit franchement qu'il feroit grand conscience de se mesler de guerir les Barbares qui vouloient tuer les Grecs, & de bien seruir par son art à lui qui entreprenoit d'asseruir la Grece. La lettre qu'il lui enuoia se void ancore aujourd'hui parmi ses autres oeuures, & tesmoignera pour iamais de son bon coeur & de sa noble nature. Or, est il doncques certein qu'auec la liberté se perd tout en vn coup la vaillance. Les gens fubiects n'ont point d'allegresse au combat ni d'aspreté: ils vont au danger quasi comme attaches. & tous engourdis, par maniere d'acquit, & ne sentent point bouillir dans leur coeur l'ardeur de la franchise qui fait mesprifer le peril & donne enuie d'achapter, par vne belle mort entre ses compagnons, l'honneur & la gloire. Entre les gens libres, c'est à l'enui A qui mieulx mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour foi, ils s'attendent d'auoir tous leur part au mal de la defaite ou au bien de la victoire; mais les gens asseruis, outre ce courage guerrier, ils perdent aussi en toutes autres choses la viuacité, & ont le coeur bas & mol & incapable, de toutes chofes grandes. Les tirans connoissent bien cela, &, voians qu'ils prennent ce pli, pour les faire mieulx auachir, ancore ils aident ils.

Xénophon, historien graue, & du premier rang entre les Grecs, a fait vn liure auquel il fait parler Simonide avec Hieron, tiran de Syracufe, des miseres du tiran. Ce liure eft plein de bonnes & graues remonstrances, & qui ont aussi bonne grace, à mon aduis, qu'il esft possible. Que pleuft à Dieu que les tirans qui ont iamais esté l'eussent mis deuant les yeux & s'en fussent seruis de miroir! Ie ne puis pas croire qu'ils n'eussent reconnu leurs verrues & eu quelque honte de leurs taches. En ce traité il conte la peine enquoy font les tirans, qui sont contrains, faisans mal à tous, se craindre de tous. Entre autres choses, il dit cela, que les manuais rois se seruent d'estrangers à la guerre: & les souldoient, ne s'ofans fier de mettre à leurs gens, à qui ils ont fait tort, les armes en main. (Il y a bien eu de bons rois qui ont eu à leur soulde des nations estrangeres, comme des François mesmes, & plus ancore d'autrefois qu'auiourd'huy, mais à vne autre intention, pour garder les leurs, n'estimant rien le dommage de l'argent pour epargner les hommes. C'est ce que disoit Scipion, ce croi ie, le grand Afriquain, qu'il aimeroit mieux auoir sauué vn citoien que defait cent ennemis.) Mais, certes, cela est bien aseuré, que le tiran ne pense iamais que sa puiffance lui soit asseuree, sinon quand il est venu à ce point qu'il n'a sous lui homme qui vaille: donques à bon droit lui dira on cela, que Thrason en Terence se vante auoir reproché au maistre des elephans :

Pour cela si braue vous estes

Que vous aues charge des bestes.

Mais ceste ruse de tirans d'abestir leurs subiects ne se peut pas congnoistre plus clairement que par ce que Cyrus fit enuers les Lydiens, apres qu'il se fut emparé de Sardis, la maistresse ville de Lydie, & qu'il eust pris à merci Cresus, ce tant riche roy, & l'eut amené quand & foy: on lui apporta nouuelles que les Sardains s'estoient reuoltes; il les eut bien tost reduit sous sa main; mais, ne voulant pas ni mettre à sac vne tant belle ville, ni estre tousiours en peine d'y tenir vne armee pour la garder, il s'aduisa d'vn grand expedient pour l'en asseurer: il y establit des bordeaus, des tauernes & ieux publics, & feit publier vne ordonnance que les habitans eussent à en faire estat. Il se trouua si bien de celte garnison que iamais depuis contre les Lydiens ne fallut tirer vn coup d'espee. Ces pauures & miserables gens s'amuserent à inuenter toutes sortes de ieus, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, & ce que nous appelions passe-temps, ils l'appellent Lvdi, comme s'ils vouloient dire Lydi. Tous les tirans n'ont pas ainsi declaré expres qu'ils voulsissent effeminer leurs gens; mais, pour vrai, ce que celui ordonna formelement & en effect, sous main ils l'ont pourchassé la plus part. A la verité, c'est le naturel du menu populaire, duquel le nombre est tousiours plus grand dedans les villes, qu'il est soubçonneus à l'endroit de celui qui l'aime, & simple enuers celui qui le trompe. Ne penses pas qu'il y ait nul oiseau qui se prenne mieulx à la pipee, ni poisson aucun qui, pour la friandise du ver, s'accroche plus tost dans le haïn que tous les peuples s'aleschent vistement à la seruitude, par la moindre plume qu'on leur pase, comme l'on dit, deuant la bouche; & c'est chose merueilleuse qu'ils se laisent aller ainsi tost, mais seulement qu'on les chatouille. Les theatres, les ieus, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bestes estranges, les medailles, les tableaus & autres telles drogueries, c'estoient aus peuples anciens les apasts de la seruitude, le pris de leur liberté, les outils de la tirannie. Ce moien, ceste pratique, ces allechemens auoient les anciens tirans, pour endormir leurs subiects sous le ioug. Ainfi les peuples, assotis, trouuans beaus ces passetemps, amuses d'vn vain plaisir, qui leur pasoit deuant les yeulx, s'accoustumoient à seruir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfans qui, pour voir les luisans images des liures enlumines, aprenent à lire. Les rommains tirans s'aduiserent ancore d'vn autre point: de festoier souuent les dizaines publiques, abusant ceste canaille comme il falloit, qui se laisse aller, plus qu'à toute autre chose, au plaisir de la bouche: le plus auisé & entendu d'entr'eus n'eust pas quitté son esculee de soupe pour recouurer la liberté de la republique de Platon. Les tirans faisoient largesse d'vn quart de blé, d'vn festier de vin & d'vn sesterce; & lors c'estoit pitié d'ouïr crier VIVE LE ROI! Les lourdaus ne s'auisoient pas qu'ils ne faisoient que recouurer vne partie du leur, & que cela mesmes qu'ils recouuroient, le tiran ne le leur eust peu donner, si devant il ne l'auoit osté à eus mesmes. Tel eust amassé aujourd'hui le sesterce, & se fut gorgé au festin public, benisant Tibere & Neron & leur belle liberalité qui, le lendemain, estant contraint d'abandonner ses biens à leur auarice, ses enfans à la luxure, son sang mesmes à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disoit mot, non plus qu'vne pierre, ne se remuoit non plus qu'vne souche. Tousiours le populaire a eu cela: il est au plaisir qu'il ne peut honnestement receuoir, tout ouuert & disolu, &, au tort & à la douleur qu'il ne peut honnestement souffrir, insensible. Ie ne vois pas maintenant personne qui, oiant parler de Neron, ne tremble mesmes au surnom de ce vilain monstre, de ceste orde & sale peste du monde; & toutesfois, de celui là, de ce boutefeu, de ce bourreau, de cette beste sauuage, on peut bien dire qu'apres sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en receut tel desplaisir, se souuenant de ses feus & de fes festins, qu'il fut sur le point d'en porter le dueil; ainai l'a eacrit Corneille Tacite, auteur bon & graue, & des plus certeins. Ce qu'on ne trouuera pas strange, veu que ce peuple là mesmes, auoit fait au parauant à la mort de Iules Cæsar, qui donna congé aus lois & à la liberté, auquel perfonnage il n'y eut, ce me semble, rien qui vaille, car son humanité mesmes, que l'on presche tant, fut plus dommageable que la cruauté du plus fauuage tiran qui fuft onques, pource qu'à la venté ce fut certe sienne venimeuse douceur qui, enuers le peuple romain, tuera la seruitude; mais, apres sa mort, ce peuple là, qui auoit ancore en la bouche ses bancquets & en l'esprit la souuenance de ses prodigalites, pour lui faire ses honneurs & le mettre en cendre, amenceloit à l'enui les bancs de la place, & puis lui esleua vne colonne, comme au Pere du peuple (ainsi le portoit le chapiteau), & lui fit plus d'honneur, tout mort qu'il estoit, qu'il n'en debuoit faire par droit à homme du monde; si ce n'estoit par auenture à ceus qui l'auoient tué. Ils n'oublierent pas aussi cela, les empereurs romains, de prendre comunement le tiltre de tribun du peuple, tant pource que cest office estoit tenu pour saint & sacré qu'aussi il estoit establi pour la defense & protetion du peuple, & sous la faueur de l'éstat. Par ce moien, ils s'asseuroient que le peuple se fieroit plus d'eus, comme s'il deuoit en ouir le nom, & non pas sentir les effects au contraire. Auiourd'hui ne font pas beaucoup mieux ceus qui ne sont gueres mal aucun, mesmes de confequence, qu'ils ne facent passer deuant quelque ioly propos du bien public & soulagement commun: car tu sçais bien, ô Loriga, le formulaire duquel en quelques endroits ils pourroient vfer assez finement; mais à la plus part, certes, il n'y peut auoir de finesse là où il y a tant d'impudence. Les rois d'Assyrie, & ancore apres eus ceus de Mede, ne se presfentoient en public que le plus tard qu'ils pouuoient, pour mettre en doute ce populas s'ils estoient en quelque chose plus qu'hommes, & laisser en ceste resuerie les gens qui font volontiers les imaginatifs aus choses desquelles ils ne peuuent iuger de veue. Ainsi tant de nations, qui furent asses long temps sous cest empire Assyrien, auec ce mistere s'accoustumoient à seruir & seruoient plus volontiers, pour ne sçauoir pas quel maistre ils auoient, ni à grand' peine s'ils en auoient, & craignoient tous, à credit, vn que personne iamais n'auoit veu. Les premiers rois d'Egipte ne se monstroient gueres, qu'ils ne portassent tantost vn chat, tantost vne branche, tantost du feu sur la teste, & se masquoient ainsi & faisoient les basteleurs; &, en ce faisant, par l'estrangeté de la chose ils donnoient à leurs fubiects quelque reuerence & admiration, où, aus gens qui n'eussent esté ou trop sots ou trop asseruis, ils n'eussent appresté, ce m'est aduis, sinon passetems & risee. C'est pitié d'ouïr parler de combien de chofes les tirans du temps passé faisoient leur profit pour fonder leur tirannie; de combien de petits moiens ils se feruoient, aians de tout tems trouué ce populas fait à leur poste, auquel il ne sçauoient si mal tendre filet qu'ils ne s'y vinsent prendre; lequel ils ont tousiours trompé à si bon marché qu'ils ne l'asuiettissoient iamais tant que lors qu'ils s'en moquoient le plus.

Que dirai ie d'vne autre belle bourde que les peuples anciens prindrent pour argent content? Ils creurent fermement que le gros doigt de Pyrrhe, roy des Epirotes, faisoit miracles & guerisoit les malades de la rate; ils enrichirent ancore mieus le conte, que ce doigt, apres qu'on eut bruilé tout le corps mort, s'estoit trouué entre les cendres, s'estant sauué, inaugré le feu. Tousiours ainsi le peuple sot fait lui mesmes les mensonges, pour puis apres les croire. Prou de gens l'ont ainsi escrit, mais de façon qu'il est bel à voir qu'ils ont amassé cela des bruits de ville & du vain parler du populas. Vespasian, reuenant d'Assyrie & passant à Alexandrie pour aller à Romme s'emparer de l'empire, feit merueilles: il addressoit les boiteus, il rendoit clair-voians les aueugles, & tout plein d'autres belles choses ausquelles qui ne pouuoit voir la faute qu'il y auoit, il estoit à mon aduis plus aueugle que ceus qu'il guerissoit. Les tirans mesmes trouuoient bien estrange que les hommes peussent endurer vn homme leur faisant mal; ils vouloient fort se mettre la religion deuant pour gardecorps, &, s'il eftoit possible, emprunter quelque eschantillon de la diuinité pour le maintien de leur meschante vie, Donques Salmonee, si l'on croit à la sibyle de Virgile en son enfer, pour s'estre ainsi moqué des gens & auoir voulu faire du Iuppiter, en rend maintenant conte, & elle le veit en l'arrier-enfer,

Souffrant cruels tourmens, pour vouloir imiter

Les tonnerres du ciel, & feus de Iuppiter.

Deffus quatre coursiers celui alloit, branlant,

Haut monté, dans son poing vn grand flambeau brillant.

Par les peuples gregeois & dans le plein marché,

De la ville d'Elide haut il auoit marché

Et faisant sa brauade ainsi entreprenoit

Sur l'honneur qui, sans plus, aus lieus appartenoit.

L'insensé, qui l'orage & foudre inimitable

Contrefaisoit d'airain, & d'vn cours effroiable

De cheuaus cornepies le Pere tout puissant!

Lequel, bien tost apres, ce grand mal punissant,

Lança, non vn flambeau, non pas vne lumiere

D'vne torche de cire, auecques sa sumiere,

Et de ce rude coup d'vne horrible tempeste,

Il le porta a bas, les pieds par dessus teste.

Si cestuy qui ne faisoit que le sot est à ceste heure si bien traité là bas, ie croi que ceus qui ont abusé de la religion, pour estre meschans, s'y trouueront ancore à meilleures enseignes.

Les nostres semerent en France ie ne sçai quoi de tel, des crapaus, des fleurdelis, l'ampoule & l'oriflamb. Ce que de ma part, comment qu'il en foit, ie ne veus pas mescroire, puis que nous ni nos ancestres n'auons eu iusques ici aucune occasion de l'auoir mescreu, aians tousiours eu des rois si bons en la paix & si vaillans en la guerre, qu'ancore qu'ils naisent rois, si semble il qu'ils ont efté non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout puissant, auant que naistre, pour le gouuernement & la conseruation de ce roiaume; & ancore, quand cela n'y seroit pas, si ne voudrois ie pas pour cela entrer en lice pour debattre la verité de nos histoires, ni les esplucher si priuement, pour ne tollir ce bel esbat, où se pourra fort escrimer notre poesie françoise, maintenant non pas accoustree, mais, comme il semble, faite tout à neuf par nostre Ronsard, nostre Baïf, nostre du Bellay, qui en cela auancent bien tant nostre langue, que i'ose esperer que bien tost les Grecs ni les Latins n'auront gueres, pour ce regard, deuant nous, sinon, possible, le droit d'aisnesse. Et certes ie ferois grand tort à nostre rime, car i'vfe volontiers de ce mot, & il ne me desplait point pour ce qu'ancore que plusïeurs l'eussent rendu mechanique, toutesfois ie voy asses de gens qui sont à mesmes pour la ranoblir & lui rendre son premier honneur; mais ie lui ferois, di-ie, grand tort de lui oster maintenant ces beaus contes du roi Clouis, ausquels desià ie voy, ce me semble, combien plaisamment, combien à son aise s'y esgaiera la veine de nostre Ronsard, en sa Franciade. I'entens sa portee, ie connois l'esprit aigu, ie sçay la grace de l'homme: il fera ses besoignes de 1'oriflamb ausi bien que les Romains de leurs ancilles

& des boucliers du ciel en bas iettes,

ce dit Virgile; il mesnagera nostre ampoule aussi bien que les Atheniens le panier d'Eridone; il fera parler de nos armes aussi bien qu'eux de leur oliue qu'ils maintiennent estre ancore en la tour de Minerue. Certes ie ferois outrageus de vouloir dementir nos liures & de courir ainsi sur les erres de nos poetes. Mais pour retourner d'où, ie ne sçay comment, i'auois destourné le fil de mon propos, il n'a iamais esté que les tirans, pour s'asseurer, ne se soient efforces d'accoustumer le peuple enuers eus, non seulement à obeissance & seruitude, mais ancore à deuotion. Donques ce que i'ay dit iusques icy, qui apprend les gens à seruir plus volontiers, ne sert guere aus tirans que pour le menu & grossier peuple.

Mais maintenant ie viens à vn point, lequel est à mon aduis le ressort & le secret de la domination, le soustien & fondement de la tirannie. Qui pense que les halebardes, les gardes & l'assiette du guet garde les tirans, à mon iugement se trompe fort; & s'en aident ils, comme ie croy, plus pour la formalité & espouuantail que pour fiance qu'ils y ayent. Les archers gardent d'entrer au palais les mal-habilles qui n'ont nul moyen, non pas les bien armes qui peuuent faire quelque entreprise. Certes, des empereurs romains il est aisé à conter qu'il n'en y a pas eu tant qui aient eschappé quelque dangier par le fecours de leurs gardes, comme de ceus qui ont esté tues par leurs archers mesmes. Ce ne sont pas les bandes des gens à cheual, ce ne sont pas les compaignies des gens de pied, ce ne sont pas Ies armes qui defendent le tiran. On ne le croira pas du premier coup, mais certes il est vray: ce font tousiours quatre ou cinq qui maintiennent le tiran, quatre ou cinq qui lui tiennent tout le païs en seruage. Tousiours il a esté que cinq ou six ont eu l'oreille du tiran, & s'y sont approché d'eus mesmes, ou bien ont esté appeler par lui, pour estre les complices de ses cruautes, les compaignons de ses plaisirs, les macquereaus de ses voluptes, & communs aus biens de ses pilleries. Ces six addressent si bien leur chef, qu'il faut, pour la societé, qu'il soit meschant, non pas seulement de ses meschancetes, mais ancore des leurs. Ces six ont six cent qui proufitent sous eus, & font de leurs fix cent ce que les six font au tiran. Ces fix cent en tiennent sous eus six mille, qu'ils ont esleué en estat, ausquels ils sont donner ou le gouuernement des prouinces, ou le maniement des deniers, afin qu'ils tiennent la main à leur auarice & cruauté & qu'ils l'executent quand il sera temps, & facent tant de maus d'allieurs qu'ils ne puissent durer que soubs leur ombre, ni s'exempter que par leur moien desloix & de la peine. Grande est la suitte qui vient apres cela, & qui voudra s'amufer à deuider ce filet, il verra que, non pas les six mille, mais les cent mille, mais les millions, par ceste corde, se tiennent au tiran, s'aidant d'icelle comme, en Homere, Iuppiter qui se vante, s'il tire la chesne, d'emmener vers soi tous les dieus. De là venoit la creue du Senat sous Iules, l'establissement de nouueaus estats, erection d'offices; non pas certes, à le bien prendre, reformation de la iustice, mais nouueaus soustiens de la tirannie. En somme que l'on en vient là, par les faueurs ou soufaueurs, les guains ou reguains qu'on a auec les tirans, qu'il se trouue en fin quasi autant de gens ausquels la tirannie semble estre profitable, comme de ceus à qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les medecins disent qu'en nostre corps, s'il y a quelque chose de gassé, deslors qu'en autre endroit, il s'y bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie vereuse : pareillement, deslors qu'vn roi s'est declaré tiran, tout le mauuais, toute la lie du roiaume, ie ne dis pas vn tas de larronneaus & essorilles, qui ne peuuent gueres en vne republicque faire mal ne bien, mais ceus qui sont tasches d'vne ardente ambition & d'vne notable auarice, s'amassent autour de lui. & le soustiennent pour auoir part au butin, & estre, sous le grand tiran, tiranneaus eus mesmes. Ainsi sont les grands voleurs & les fameus corsaires: les vns discourent le païs, les autres cheualent les voiageurs; les vns sont en embufche, les autres au guet; les autres massacrent, les autres despouillent, & ancore qu'il y ait entr'eus des preeminences, & que les vns ne soient que vallets, les autres chefs de l'affemblee, si n'en y a il à la fin pas vn qui ne se sente sinon du principal butin, au moins de la recerche. On dit bien que les pirates ciliciens ne s'assemblerent pas seulement en si grand nombre, qu'il falut enuoier contr'eus Pompee le grand; mais ancore tirerent à leur alliance plusieurs belles villes & grandes cites aus haures desquelles ils se mettoient en seureté, reuenans des courtes, & pour recompense leur bailloient quelque profit du recelement de leur pillage.

Ainsi le tiran aseruit les subiects les vns par le moien des autres, & est gardé par ceus desquels, s'ils valoient rien, il se deuroit garder; &, comme on dit, pour fendre du bois il fait les coings du bois mesme. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses halebardiers; non pas qu'eus mesmes ne souffrent quelque fois de lui, mais ces perdus & abandonnes de Dieu & des hommes sont contens d'endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais à ceus qui endurent comme eus, & qui n'en peuuent mais. Toutesfois, voians ces gens là, qui nacquetent le tiran pour faire leurs besongnes de sa tirannie & de la seruitude du peuple, il me prend souuent esbahissement de leur meschanceté, & quelque fois pitié de leur sottise: car, à dire vrai, qu'est ce autre chose de s'approcher du tiran que se tirer plus arriere de sa liberté, & par maniere de dire serrer à deus mains & ambrasser la seruitude? Qu'ils mettent vn petit à part leur ambition & qu'ils se deschargent vn peu de leur auarice, & puis qu'ils se regardent eus mesmes & qu'ils se reconnoissent, & ils verront clairement que les villageois, les païsans, lesquels tant qu'ils peuuent ils soulent aus pieds, & en sont pis que de forsats ou esclaues, ils verront, dis ie, que ceus là, ainsi mal menes, sont toutesfois, aus pris d'eus, fortunes & aucunement libres. Le laboureur & l'artisan, pour tant qu'ils soient aseruis, en sont quittes en faisant ce qu'on leur dit; mais le tiran voit les autres qui sont pres de lui, coquinans & mendians sa faueur: il ne faut pas seulement qu'ils facent ce qu'il dit, mais qu'ils pensent ce qu'il veut, & souuent, pour lui satisfaire, qu'ils preuiennent ancore ses pensees. Ce n'est pas tout à eus de lui obeïr, il faut ancore lui complaire; il faut qu'ils se rompent, qu'ils se tourmentent, qu'ils se tuent à trauailler en ses affaires, puis qu'ils se plaisent de son plaisir, qu'ils laissent leur goust pour le sien, qu'ils forcent leur complexion, qu'ils despouillent leur naturel; il faut qu'ils se prennent garde à ses parolles, à sa vois, à ses figues & à ses yeulx; qu'ils n'aient ny oeil, ny pied, ny main, que tout ne soit au guet pour espier ses volontes, pour descouurir ses pensees. Cela est ce viure heureusement? cela s'appelle il viure? eft il au monde rien moins supportable que cela, ie ne dis pas à vn homme de coeur, ie ne dis pas à vn bien né, mais seulement à vn qui ait le sens commun, ou, sans plus, la face d'homme? Quelle condition est plus miserable que de viure ainsi, qu'on n'aie rien à soy, tenant d'autrui son aise, sa liberté, son corps & sa vie?

Mais ils veulent seruir pour auoir des biens: comme mils pouuoient rien gaigner qui suit à eus, puis qu'ils ne peuuent pas dire de soy qu'ils soient à eus mesmes; comme fi aucun pouuoit auoir rien de propre sous vn tiran, ils veulent faire que les biens soient à eus, ne se souuiennent pas que ce sont eus qui lui donnent la force pour ofter tout à tous, & ne laiffer rien qu'on puisse dire estre à personne. Ils voient que rien ne rend les hommes subiets à sa cruauté que les biens; qu'il n'y a aucun crime enuers lui digne de mort que le dequoy; qu'il n'aime que les richesses & ne defait que les riches, & ils se viennent presenter, comme deuant le boucher, pour s'y offrir ainsi plains & refaits & lui en faire enuie. Ces fauoris ne se doiuent pas tant souuenir de ceus qui ont gaigné au tour des tirans beaucoup de biens, comme de ceus qui, aians quelque temps amassé, puis apres y ont perdu & les biens & les vies; il ne leur doit pas tant venir en l'esprit combien d'autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu ceus là les ont gardees. Qu'on discoure toutes les anciennes histoires, qu'on regarde celles de nostre souuenance, & on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceus qui, aians gaigné par mauuais moiens l'oreille des princes, aians ou emploié leur mauuaistié ou abusé de leur simplese, à la fin par ceus-là mesmes ont esté aneantis, & autant qu'ils y auoient trouué de facilité pour les eleuer, autant y ont ils congneu puis apres d'inconstance pour les abattre. Certainement en si grand nombre de gens qui se sont trouué iamais pres de tant de mauuais rois, il en a esté peu, ou comme point, qui n'aient esaié quelque fois en eus mesmes la cruauté du tiran qu'ils auoient deuant attisee contre les autres le plus fouuent s'estant enrichis, sous ombre de sa faueur, des desfpouilles d'autrui, ils l'ont à la fin eus mesmes enrichi de leurs despouilles.

Les gens de bien mesmes, si quelque fois il s'en trouue quelqu'vn aimé du tiran, tant soient ils auant en sa grace, tant reluise en eus la vertu & integrité, qui voire aus plus meschans donne quelque reuerence de soi quand on la voit de pres, mais les gens de bien, di-ie, n'y sçauroient durer, & faut qu'ils se sentent du mal commun, & qu'à leurs despens ils esprouuent la tirannie. Vn Seneque, vn Burre, vn Thrasee, ceste terne de gens de bien, lesquels mesmes les deus leur male fortune approcha du tiran & leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deus estimes de lui, tous deus cheris, & ancore l'vn l'auoit nourri & auoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance; mais ces trois là sont suffisans tesmoins, par leur cruelle mort, combien il y a peu d'asseurance en la faueur d'vn mauuais maistre; &, à la verité, quelle amitié peut on esperer de celui qui a bien le coeur si dur que d'haïr son roiaume, qui ne fait que lui obeïr, & lequel, pour ne se sauoir pas ancore aimer, s'appauurit lui mesme & destruit son empire?

Or, si on veut dire que ceus là pour auoir bien vescu sont tombes en ces inconueniens, qu'on regarde hardiment autour de celui là mesme, & on verra que ceus qui vindrent en sa grace & s'y maintindrent par mauuais moiens ne furent pas de plus longue duree. Qui a ouï parler d'amour si abandonnee, d'affection fi opiniastre? qui a jamais leu d'homme si obstinement acharné enuers femme que de celui là enuers Popee? or fut elle apres empoisonnee par lui mesme. Agrippine sa mere auoit tué son mari Claude pour lui faire place à l'empire; pour l'obliger, elle n'auoit iamais fait difficulté de rien faire ni de souffrir: donques son fils mesme, son nourrison, son empereur fait de sa main, apres l'auoir souuent faillie, enfin lui osta la vie; & n'y eut lors personne qui ne dit qu'elle auoit trop bien merité ceste punition, si c'eust esté par les mains de tout autre que de celui à qui elle l'auoit baillee. Qui fut oncques plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieus, plus vrai niais que Claude l'empereur? qui fut oncques plus coiffé de femme que lui de Messaline? Il la meit en fin entre les mains du bourreau. La simplesse demeure tousiours aus tirans, fils en ont, à ne fçauoir bien faire, mais ie ne sçay comment à la fin, pour vser de cruauté, mesmes enuers ceus qui leur sont pres, si peu qu'ils ont d'esprit, cela mesme s'esueille. Asses commun est le beau mot de cest autre là qui, voiant la gorge de sa femme descouuerte, laquelle il aimoit le plus, & sans laquelle il sembloit qu'il n'eust sceu viure, il la caressa de cette belle parolle: Ce beau col sera tantost coupé, si ie le commande. Voilà pourquoi la plus part des tirans anciens estoient communement tues par leurs plus fauoris, qui, aians congneu la nature de la tirannie, ne se pouuoient tant asseurer de la volonté du tiran comme ils se deffioient de fa puissance. Ainsi fut tué Domitian par Estienne, Commode par vne de fes amies mesmes, Antonin par Macrin, & de mesme quasi tous les autres.

C'est cela que certainement le tiran n'est iamais aimé ni n'aime. L'amitié, c'est vn nom sacré, c'esft vne chose sainte; elle ne se met iamais qu'entre gens de bien, & ne se prend que par vne mutuelle estime; elle t'entretient non tant par bienfaits que par la bonne vie. Ce qui rend vn ami asseuré de l'autre, c'est la connoissance qu'il a de son integrité: les respondens qu'il en a, c'est son bon naturel, la foi & la constance. Il n'i peut auoir d'amitié là où est la cruauté, là où est la desloiauté, là où est l'iniustice; & entre les meschans, quand ils s'assemblent, c'esst vn complot, non pas vne compaignie; ils ne s'entr'aiment pas, mais ils s'entrecraignent; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.

Or, quand bien cela n'empescheroit point, ancore feroit il mal ailé de trouuer en vn tiran vn' amour asseuree, par ce qu'estant au dessus de tous, & n'aiant point de compaignon, il est deiià au delà des bornes de l'amitié, qui a son vrai gibier en l'equalité, qui ne veut iamais clocher, ains est tousiours egale. Voilà pourquoi il y a bien entre les voleurs (ce dit on) quelque foi au partage du butin, pource qu'ils sont pairs & compaignons, & s'ils ne s'entr'aiment, au moins ils s'entrecraignent & ne veulent pas, en se desunissant, rendre leur force moindre; mais du tiran, ceus qui sont ses fauoris n'en peuuent auoir iamais aucune asseurance, de tant qu'il a appris d'eus mesmes qu'il peut tout, & qu'il n'y a droit ni deuoir aucun qui l'oblige; faisant son estat de conter sa volonté pour raison, & n'auoir compaignon aucun, mais d'estre de tous maistre. Doncques n'est ce pas grand' pitié que, voiant tant d'exemples apparens, voiant le dangier si present, personne ne se vueille faire sage aus despens d'autrui, & que, de tant de gens s'approchans si volontiers des tirans, qu'il n'i ait pas vn qui ait l'auisement & la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faisoit le malade: ie t'irois volontiers voir en ta tasniere; mais ie voi ases de traces de bestes qui vont en auant vers toi, mais qui reuiennent en arriere ie n'en vois pas vne.

Ces miserables voient reluire les tresors du tiran & regardent tous esbahis les raions de sa braueté; &, alleches de ceste clarté, ils s'approchent, & ne voient pas qu'ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir de les consommer: ainsi le satyre indiscret (comme disent les fables anciennes), voiant esclairer le feu trouué par Promethé, le trouua si beau qu'il l'alla baiser & se brulla; ainsi le papillon qui, esperant iouïr de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu'il reluit; il esprouue l'autre vertu, celle qui brusle, ce dit le poete toscan. Mais ancore, mettons que ces mignons eschappent les mains de celui qu'ils seruent, ils ne se sauuent iamais du roi qui vient apres: s'il est bon, il faut rendre conte & reconnoistre au moins lors la raison; s'il est mauuais & pareil à leur maistre, il ne sera pas qu'il n'ait aussi bien ses fauoris, lesquels communement ne font pas contens d'auoir à leur tour la place des autres, s'ils n'ont ancore le plus souuent & les biens & les vies. Se peut il donc faire qu'il se trouue aucun qui, en si grand peril & auec si peu d'asseurance, vueille prendre celle malheureuse place, de seruir en si grand' peine vn si dangereus maistre? Quelle peine, quel martire est ce, vrai Dieu? estre nuit & iour apres pour longer de plaire à vn, & neantmoins se craindre de lui plus que d'homme du monde; auoir tousiours l'oeil au guet, l'oreille aus escoutes, pour espier d'où viendra le coup, pour descouurir les embusches, pour sentir la mine de ses compaignons, pour auiser qui le trahit, rire à chacun & neantmoins se craindre de tous, n'auoir aucun ni ennemi ouuert ny ami asseuré; aiant tousiours le visage riant & le coeur transi, ne pouuoir estre ioieus, & n'oser estre triste!

Mais c'est plaisir de considerer qu'est ce qui leur reuient de ce grand tourment, & le bien qu'ils peuuent attendre de leur peine & de leur miserable vie. Volontiers le peuple, du mal qu'il souffre, n'en accuse point le tiran, mais ceus qui le gouuernent: ceus là, les peuples, les nations, tout le monde à l'enui, iusques aux païsans, iusques aus laboureurs, ils sçauent leurs noms, ils dechifrent leurs vices, ils amassent sur eus mille outrages, mille vilenies, mille maudissons; toutes leurs oraisons, tous leurs veus sont contre ceus là; tous leurs malheurs, toutes les pestes, toutes leurs famines, ils les leur reprochent; & si quelque fois ils leur font par apparence quelque honneur, lors mesmes ils les maugreent en leur coeur, & les ont en horreur plus estrange que les belles sauuages. Voilà la gloire, voilà l'honneur qu'ils reçoiuent de leur seruice enuers les gens, desquels, quand chacun auroit vne piece de leur corps, ils ne seroient pas ancore, ce leur semble, asses satisfaits ni à demi faoules de leur peine; mais certes, ancore apres qu'ils sont morts, ceus qui viennent apres ne sont iamais si pareseus que le nom de ces mange-peuples ne soit noirci de l'encre de mille plumes, & leur reputation deschiree dans mille liures, & les os mesmes, par maniere de dire, traines par la posterité, les punissans, ancore apres leur mort, de leur meschante vie.

Aprenons donc quelque fois, aprenons à bien faire: leuons les yeulx vers le ciel, ou pour nostre honneur, ou pour l'amour mesmes de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l'amour & honneur de Dieu tout puissant, qui est asseuré tesmoin de nos faits & iuste iuge de nos fautes. De ma part, ie pense bien, & ne suis pas trompé, puis qu'il n'est rien si contraire à Dieu, tout liberal & debonnaire, que la tirannie, qu'il reserue là bas à part pour les tirans & leurs complices quelque peine particuliere.

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Ultimo aggiornamento: 13 novembre 2007